Page:Feron - Le manchot de Frontenac, 1926.djvu/6

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Les dégâts étaient à peu près nuls, et les citadins se réjouirent ; mais les vaisseaux anglais demeuraient dans la rade en face de la ville.

Monsieur de Frontenac, gouverneur de la Nouvelle-France, quittait à ce moment le Fort Saint-Louis où il avait en personne dirigé le feu des batteries françaises, et, suivi par un joyeux cortège de jeunes officiers français et canadiens, de compagnies de réguliers et de miliciens, d’un bataillon de marins marchant musique en tête, de femmes et d’enfants jetant dans les premières brumes du soir des vivats retentissants, gagnait la cathédrale dont les cloches annonçaient à toute volée un service religieux.

À la droite de Frontenac marchait le jeune capitaine d’artillerie Le Moyne de Sainte-Hélène, portant fièrement à son bras le pavillon de l’amiral anglais, qu’il avait dans l’après-midi abattu d’un boulet de canon. Le pavillon était tombé à l’eau, et, par une bravade toute française, trois jeunes canadiens étaient allés à la nage le quérir en dépit d’une grêle de balles tombée des navires anglais. Toute la garnison des hauteurs de la ville avait été témoin de cet exploit, elle avait applaudi bruyamment à ce coup d’audace qui avait émerveillé l’ennemi lui-même.

Puis l’un de ces canadiens avait rapporté le pavillon à M. de Frontenac.

Or, à présent, on se rendait joyeusement déposer ce trophée dans la cathédrale, et remercier le Ciel en même temps d’avoir protégé la Capitale de la Nouvelle-France.

Dans le sanctuaire tout illuminé, l’évêque, Monseigneur de Saint-Vallier, entouré de son Chapitre, fit entonner un Te Deum par les élèves du Séminaire. Durant quinze minutes les voûtes de la cathédrale retentirent par ce chant magnifique. Puis, à une colonne, sous la chaire, le pavillon de l’amiral anglais fut attaché. Monseigneur fit une courte allocution pour demander à ses fidèles de bien remercier le bon Dieu, et pour louanger l’exploit des jeunes canadiens qui avaient risqué leur vie courageusement pour aller à la conquête de ce trophée. Discrètement, il sut louer aussi l’énergie que M. de Frontenac avait déployée devant les menaces de l’ennemi. Après cette allocution commença la cérémonie de la bénédiction du Saint-Sacrement.

La cathédrale débordait de la foule qui s’y pressait, si bien qu’une grande partie de la population n’avait pu y pénétrer. Sur la place du temple une foule de fidèles demeuraient silencieux et recueillis, écoutant les chants de l’intérieur qui s’élevaient solennellement dans les échos crépusculaires.

Les chants se turent. Le silence se fit profond, troublé seulement par des gazouillis partant des arbres du voisinage. L’évêque, devant l’autel, traçait de l’ostensoir étincelant le signe de croix, et les fidèles, prosternés, penchaient leurs fronts.

À ce moment, la foule agenouillée sur la place de la cathédrale vit s’avancer un jeune homme âgé d’une trentaine d’années environ. Mais un jeune homme si petit, car sa taille ne mesurait pas plus de quatre pieds et huit pouces, si maigre, si grêle, si fluet, qu’au premier abord on l’aurait pris pour un gamin de quinze ans. Sa tête était coiffée d’un feutre gris orné d’une longue plume blanche, son uniforme était gris, sa culotte grise et ses jambes étaient emprisonnées dans de longues bottes noires éperonnées. Mais ce qui pouvait étonner dans l’accoutrement de cet inconnu, c’était la longue et lourde rapière qui lui battait les jambes. Elle avait un aspect si lourd qu’il semblait impossible que le personnage qui la traînait pût la manier.

L’inconnu s’arrêta un moment près des premiers rangs des fidèles agenouillés, et promena un regard noir et ardent autour de lui. Il semblait chercher une voie pour arriver jusqu’au temple : car les rangs des fidèles étaient pressés les uns sur les autres.

Alors plusieurs curieux levèrent leur visage vers cet homme dont les yeux brillants éclairaient une figure maigre, bistrée, mais empreinte d’une rare énergie. Et ces propos à voix basse circulèrent :

— Tiens ! c’est Cassoulet…

— Cassoulet !… Qu’est-ce que c’est que ça. ?

— Ah ! tu m’en demandes trop… Mais tu sais bien, celui qu’on appelle le Manchot de Frontenac ?

— Ah ! bien, je comprenons, c’est le lieutenant des Gris ! J’savions pas qu’il s’appelait Cassoulet, le pauvre p’tit malingre !

— Trompez-vous pas, les amis sur le p’tit malingre qui commande les Gris, murmura un vieillard.