Page:Fertiault - Quelques épis d’une gerbe, 1851.djvu/8

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« Ne vous hâtez point trop, ne soyez pas pressés ;
« Avant de me répondre, humains, réfléchissez :
« Pour les besoins du corps, pour les plaisirs de l’âme
« Le trop et le trop peu méritent même blâme.
« Gardez-vous que la soif ne vous fasse oublier
« Que l’eau qui désaltère est sujette à noyer. —
« Maintenant, ô bergers qu’étreint la sécheresse,
« Parlez !… Hassan, à toi ; jugeons de ta sagesse. »

— « Bon Génie, oh ! pardon ! dit aussitôt Hassan
« Qui répond, tout craintif, à cet ordre pressant ;
« Auguste messager, porteur de bienfaisance,
« Pardonne-moi le trouble où me met ta présence :…
« Je demande un ruisseau, dans un lit pur et vert,
« Coulant toujours l’été sans déborder l’hiver. »
Le Génie, admirant la réserve du pâtre :
— « Tu l’auras, lui dit-il ; le ciel veille à ton âtre. »

De son glaive aussitôt frappant le sol jauni,
Il fait sourdre à ses pieds un filet d’eau béni :
Une fontaine vive et frémit et bouillonne,
Baigne les prés d’Hassan qu’elle arrose et sillonne,
Rend à l’herbe et la vie et ses vertes couleurs,
Fait monter de nouveau le doux parfum des fleurs,
Aux arbres dépouillés redonne le feuillage,
Et rafraîchit l’agneau mourant sans pâturage.

Au bon Génie, Hassan rend grâce avec amour.
L’envoyé se retourne : — « Agib, parle à ton tour. »
Et, sans attendre un peu que sa raison s’amende,
Notre second pasteur formule sa demande :
— « Mes désirs vont plus loin que ceux du simple Hassan.
« J’aurai pour ta largesse un cœur reconnaissant
« Si tu me fais couler à travers mon domaine
« Le Gange, et les poissons que son eau vaste emmène. »

Le trop modeste Hassan croyait avoir dormi.
Il admirait l’audace et l’air de son ami,
Se reprochant tout bas d’avoir manqué de tête
Et de n’avoir point fait cette belle requête.
— « Modère tes désirs, dit à l’ambitieux
« L’ange, qui jusqu’au cœur d’Agib plonge les yeux ;
« Homme faible, prends garde à ta fougue imprudente…
« Mal fait qui veut grossir la chose suffisante.

« À ce qui ne sert point ne trouve point d’appas.
« Pourquoi donc te faut-il tout ce qu’Hassan n’a pas ?
« As-tu d’autres besoins que ceux qui lui surviennent ?…
« Oh ! quels vœux différents les cœurs humains contiennent ! »
Malgré le sage avis, Agib persiste… et rit
Du visage qu’Hassan va faire, — pauvre esprit
Qui n’a pas su parler ! — de sa figure étrange
Devant lui, le seigneur et le maître du Gange.

Sans répondre un seul mot, le bon Génie alors
S’avance vers le fleuve aux verdoyants abords,
Laissant les deux pasteurs enivrés par l’attente
Du bien que va verser sa main toute-puissante.
Tandis qu’Agib, gonflé, d’un regard dédaigneux
Contemple l’humble Hassan, plus simple et valant mieux,
Le sourd mugissement des flots se fait entendre,
El l’on voit tout à coup des vagues se répandre.

D’un pas impétueux court l’immense torrent,
Dont les ondes sans fin s’accroissent en courant ;
Ses lames ne sont plus par rien interrompues ;
Il pénètre au galop ;… les digues sont rompues ! —
Tu demandais de l’eau ; l’eau t’arrive en effet !
Eh bien ! voisin Agib, te sens-tu satisfait ?
Te voilà le pasteur le plus heureux du monde :
Au lieu d’un ruisseau vil, un déluge t’inonde !