Page:Fertiault - Un martyr de l’intelligence, 1848.djvu/9

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« Qui, s’instruisant sans maître en ses heures d’enfant,
« Doit lancer sur l’Hudson le steam-boat triomphant.
« Il monte son bateau pour prouver son génie.
« Vois-le sur le Clermont. La foule rit et nie.
« Comme à Jouffroy jadis on lui jette un dédain…
« Mais le bâtiment bouge et s’éloigne soudain.
« Ah ! vois donc, multitude ignorante et moqueuse,
« Cette marche rapide, ample et majestueuse ;
« Vois donc en un clin-d’œil le trajet parcouru : …
« Oui, c’est l’aigle de l’onde, et le génie est cru !
« Le sarcasme est tombé de leur bouche, qui s’ouvre
« Pour saluer d’un cri l’avenir qu’on découvre.
« On s’étonne, on admire… ô labeur tant rêvé !
« Il manquait un miracle, et Fulton l’a trouvé ! —
« Et, sans s’inquiéter que l’homme vive ou meure,
« Ils disent maintenant comme toi tout à l’heure ; …
« Et cependant Fulton, jeune encore, en mourra ;
« Mais son nom immortel, son grand nom restera. »

L’ange révélateur ici fait une pause :

— « Salomon, reprend-il, vois-tu la grande chose ?
« Vois-tu ton œuvre poindre, enfantant tout ce bien ?…
« Devant son résultat pourtant elle n’est rien.
« L’homme, dans ses moments d’ardeur laborieuse,
« Va prendre la vapeur, force mystérieuse,
« Et d’elle, un jour, fera l’âme de l’univers.
« Tu la verras servir aux buts les plus divers :
« De vingt mille ateliers activant l’industrie,
« Elle fera pleuvoir l’or dans notre patrie ;
« Elle supprimera de pénibles travaux,
« Aux soins plus précieux laissant des bras nouveaux,
« Digne soulagement ! efforts bien méritoires !
« Elle ira désécher d’humides territoires,
« Surprendra le désert, dont la stérilité
« Verra monter les toits d’une grande cité ;
« Les steppes même auront leur couche de culture ;
« Elle étendra la vie à toute la nature.

« Tu l’as vue, ébloui, presque sans matelots,
« Immense oiseau des mers, s’avancer sur les flots,
« Sûre de son chemin, marchant sans mâts ni voiles,
« Et n’interrogeant plus les vents ni les étoiles ;
« Mais son vol sur la terre aussi va s’imprimer.
« Sous des réseaux de fer le sol va s’entamer ;
« Le rail, trait d’union, ceinture qui s’étale,
« S’allongera, liant frontière et capitale,
« Comme un ruban sans fin sans cesse déroulé,
« Vous mènera de France au pays reculé,
« Et se montrera, lui, trouvant sa tâche active,
« Tout fier d’être broyé par la locomotive ;
« Non, non ; plus de distance ! un clin d’œil, un instant !
« La vapeur vous entraîne… on arrive en partant !…
« Ce n’est plus en voisin maintenant qu’on chemine ;
« On ne va plus se voir de village à chaumine…
« Ou plutôt, pour mieux dire, on est voisin toujours ;
« D’un bout du monde à l’autre on passe en quelques jours ! —

« Ah ! je te vois heureux ; tes lèvres déridées
« Accueillent d’un souris tous ces trésors d’idées,
« Ces innombrables biens dont l’homme jouira
« Quand ton moteur sublime au loin l’emportera !

« Chacun voudra goûter, dans sa noble exigence,
« La saveur étrangère en fait d’intelligence ;