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l’ombre s’efface

wagon, je voyais défiler des champs débarrassés en partie de leurs produits.

Bien que je fusse un peu déconcertée de me sentir seule, ce qui m’arrivait rarement, je n’en goûtais pas moins la douceur du paysage.

Sous mes yeux passait une forêt dont j’admirais les arbres élancés, ou la perspective d’une allée om­breuse. Puis c’était la Seine, dont l’eau miroitante faisait ciller mes paupières.

J’en arrivais à me détacher de ma pensée maîtresse quand je parvins à la station où je devais descendre. Je pris un car qui me déposa dans le pays de mon enfance.

Tout m’y sembla misérable. Je me demandai pour­quoi j’étais venue là. Ma soif de savoir me parut une idée de démon et je faillis repartir sans rien oser.

Un peu de réflexion m’amena à plus de pondéra­tion et je me dirigeai vers la mairie. J’y trouvai le maire.

— Eh ! v’là Christine !

Je fus un peu suffoquée par cette façon familière à laquelle je n’étais plus habituée, mais je me remis vite et je dis :

— Oui, monsieur le maire, c’est bien moi. Je viens dans une intention intéressée. Figurez-vous que je suis hantée du désir de savoir qui sont mes parents ?

— Quelle drôle d’idée ! Vous ne pouvez donc pas vous contenter de ce que vous avez ? Après avoir dansé comme une fée, m’a-t-on dit, vous avez épousé un beau jeune homme riche… et gentil, par surcroît.

— Justement, monsieur le maire, c’est parce que je suis un peu honteuse de n’être rien, que je voudrais savoir si mes parents étaient « quelque chose ».

— Vous pourriez vous repentir de votre curiosité.

Cette phrase me donna le frisson. Que savait cet homme sur ma naissance pour qu’il me décourageât de cette manière ?

Je penchai la tête, interloquée, sentant toute la sagesse de celui qui me parlait.

Il reprit :

— Vous serez bien avancée, quand vous saurez que peut-être votre mère était une courtisane ?

— Oh ! criai-je, la main devant les yeux, comme si je voulais voiler la honte de ma mère.