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Elle dit à sa tante qu’elle était invitée par une de ses compagnes, mais qu’elle irait sûrement la rechercher à la fin de l’après-midi.

Quand elle prit le chemin conduisant chez Mme Balliat, elle ne savait plus si elle rêvait ou si elle cheminait dans la réalité. Comment allait-elle se présenter à cette malade qu’elle ne connaissait pas ?

Cependant, elle ne renonçait pas à son projet. Le génie du mal la dominait, et elle arrivait au moment où elle était poussée par une force d’où son libre arbitre ne dépendait plus.

Elle fut devant la porte et appuya sur le timbre. Elle entendit un pas d’homme et crut s’évanouir. Une serrure grinça et Jacques Balliat fut devant elle. Il s’écria :

— Ah ! Mademoiselle Marcelle !

— Oui… je vois que vous me reconnaissez ! Je suis venue passer quelques moments avec Madame votre mère, j’avais mon dimanche de libre…

— Que c’est aimable à vous ! Entrez donc… Maman, voici Mlle Marcelle Dinare, une amie de Mmes Tiguel… Elle a la gentillesse de venir te distraire un peu.

— Quelle charmante idée ! Ainsi tu n’auras pas de scrupules pour sortir un peu, Jacques…

Celle qui parlait était une femme qui avait dépassé la cinquantaine, et dont le visage reflétait une grande bonté. Elle était étendue sur une chaise-longue et venait sans doute de faire une partie de cartes avec son fils, car un jeu de cartes se montrait à côté d’un livre. Jacques Balliat demanda :

— Alors, aujourd’hui, vous n’êtes pas avec votre amie ?

— Non, Monsieur, elle est à un goûter annuel chez le patron de son père, et elle ne pouvait guère y manquer.

Je vous avoue que j’ai obéi cet après-midi à une impulsion presque irraisonnée en venant. J’avais devant les yeux Mme Balliat malade, une journée devant moi, et mon cœur n’a pu résister… mais je regrette d’avoir devancé ces dames…

— Ne regrettez rien ! s’écria Mme Balliat, touchée jusqu’au fond de l’âme.

— Oui, c’est charmant à vous, ajouta J. Balliat.

Sa mère reprit :

— Vous permettez à mon fils de prendre un peu l’air ? Il en a grand besoin… toute la semaine dans un bureau est cruel…

— Je serais désolée que M. Balliat n’en profite pas tout de suite !

— Merci, Mademoiselle…

Jacques s’en alla. Marcelle s’assit à côté de la malade et s’enquit