Page:Fierens-Gevaert, La renaissance septentrionale - 1905.djvu/255

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qu’il soumettait ses conceptions à quelque Jean de Leeuw. De même, on songe à son ami Arnoulfini en contemplant les velours italiens flammés d’orfrois qui enveloppent les Anges. Ces étoffes étaient introduites en Flandre par les riches marchands qui fréquentaient nos foires, et nous en possédons encore de beaux échantillons dans ie pays. On se représente volontiers Arnoulfini déployant quelque envoi précieux devant le peintre, et Jean Van Eyck battant des mains dans la joie d’avoir découvert l’introuvable chape qui convenait à ses Anges…

La nudité d’Adam et d’Eve, à côté de ces richesses, c’est la misère humaine à côté des splendeurs du Ciel.

Ce fut un événement retentissant dans l’histoire du naturalisme que l’exécution de ces deux figures. Les frères Limbourg avaient peint des nus dans les Heures de Chantilly ; mais des nus mièvres, encore conventionnels. Jean Van Eyck — la critique cette fois est unanime à le citer — les peignit sans réticence, sans mensonge. Il lui avait paru juste d’idéaliser des figures célestes chargées de Gloire ; il ne voulut point embellir les créatures humaines chargées de la Faute. On dit qu’il les peignit telles parce qu’il ne trouva point de modèles professionnels ! Mais où trouva-t-il les beaux adolescents qui figurent les Anges ? Il peignit l’Homme et la Femme comme il lui convenait de les peindre, sans la moindre atténuation, la moindre addition, la moindre correction.

Devant les échantillons d’humanité que lui fournit son temps, il oublie les leçons des statuaires ; il redevient l’observateur aigu, infaillible et scrupuleux de la nature ; ce n’est point qu’il ne conserve quelque sécheresse sculpturale, mais il renonce à la synthèse du modelé ; il reproduit l’homme avec le hâle rougeâtre de la figure, du cou, des mains, la pâleur des chairs cachées habituellement par les vêtements, avec le duvet des poils qui entourent les seins, ombrent les cuisses, avec l’indigence musculaire du bras, signe par où se manifeste en général de la déchéance physique du mâle. Il peint une femme aux seins jeunes, au ventre déformé par la mode contemporaine (on tenait la proéminence de l’abdomen pour une suprême élégance), il la montre, elle aussi, avec les ordinaires imperfections physiques de son sexe : omoplates saillantes, pied presque difforme, bras maigres, — défauts que dissimule la toilette mais que l’œil impitoyable du maître dévoile, sans le moindre désir d’ailleurs d’accabler ses modèles de