Page:Figuier - Les Merveilles de la science, 1867 - 1891, Tome 3.djvu/678

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sait dans le bassin d’une source ou dans le courant d’un ruisseau [1]. Mais la malveillance vint entraver ces premiers essais qu’il ne put suivre avec l’attention nécessaire. D’ailleurs, il arrive souvent que le mâle ne féconde pas immédiatement les œufs déposés par la femelle de la Truite. Remy était donc exposé à placer dans ses boîtes des œufs qui n’étaient pas fécondés, et qui, par conséquent, ne pouvaient éclore. Grande difficulté à surmonter ! Remy ne se découragea pas. Le problème était posé, il voulait le résoudre. Il se remit donc à son poste, il observa de nouveau, et un éclair d’intelligence vint bientôt lui montrer la voie. Il pensa que les frottements continuels du ventre de la Truite contre le sable du ruisseau, n’étaient pas seulement destinés à préparer comme une sorte de nid à ses œufs, mais encore à faciliter leur sortie.

Une expérience directe lui démontra bientôt que ses prévisions étaient fondées. Par des frottements doux et multipliés sur le ventre de l’animal, notre ingénieux expérimentateur provoqua artificiellement la sortie des œufs. Ayant remarqué que le mâle, pour répandre sa laitance, imite les mouvements de la femelle, il provoqua de même artificiellement l’évacuation de cette laitance, et comme il opérait sur un liquide contenant des œufs, il vit ces œufs perdre de leur transparence. Il considéra cette opacité comme le signe de leur fécondation. Dès lors, pour que l’éclosion s’ensuivît, il ne s’agissait plus que de mettre les œufs dans leurs conditions naturelles d’éclosion, et Remy y arriva sans peine.

C’est ainsi que, sans études antérieures, sans guide et ne prenant conseil que de la nature, ce simple pêcheur refaisait laborieusement les expériences de Jacobi, dont il n’avait jamais eu connaissance, et trouvait la solution de l’important problème qu’il s’était posé.

Après tant d’efforts et de fatigues, Remy avait besoin, pour achever son œuvre, pour la perfectionner, pour la répandre, peut-être aussi pour avoir un soutien et un conseil dans des moments de doute ou de découragement, de s’assurer la coopération d’un aide intelligent. Il confia son secret à Géhin, son ami, et fit de lui un véritable et habile pêcheur, qui l’aida à apporter diverses améliorations successives dans les procédés qu’il venait de découvrir.

Les premières tentatives de Remy paraissent remonter à 1840 ; et c’est en 1842 qu’il fut bien assuré du succès de sa méthode. Il parla alors dans le pays, des curieux résultats qu’il venait d’obtenir. Mais les uns ne l’écoutèrent pas, les autres n’attachèrent qu’un intérêt de simple curiosité à ses expériences.

En 1843, Remy adressa au préfet des Vosges, la lettre suivante.

Joseph Remy, pêcheur à la Bresse, à Monsieur le Préfet des Vosges, à Épinal.
Monsieur le Préfet,

J’ai l’honneur de vous exposer que, par suite des nombreuses expériences que j’ai faites, je suis parvenu, à force de soins et de peines, à faire éclore une immense quantité d’œufs de Truites, dont les jeunes, vigoureux et bien portants, sont propres à repeupler les rivières.

Je crois devoir mettre sous vos yeux le résultat des moyens que j’ai employés pour arriver à ces heureux résultats…… À l’époque du frai, au commencement de novembre, au moment où les œufs se détachent dans le ventre de la Truite, j’ai, en passant le pouce et en pressant légèrement sur le ventre de la femelle, sans qu’il en résulte aucun mal pour elle, fait sortir les œufs que j’ai placés d’abord dans un vase où se trouvait de l’eau ; après j’ai pris le mâle, et, en opérant comme pour la femelle, j’ai fait couler le lait sur les œufs, jusqu’à ce que l’eau soit blanchie.

Aussitôt cette opération faite et les œufs devenus clairs, je les ai déposés dans des boîtes en fer-blanc percées de mille trous et entre des grains de gros sable dont les fonds se trouvent bien garnis. J’ai placé une de ces boîtes dans une fontaine d’eau pure et d’autres dans l’eau de la rivière de la Bresse, dans un endroit assez tranquille quoique courant un peu. Vers le milieu de février les œufs de la boîte placée dans la source commençaient déjà à éclore, tandis que ceux déposés dans la rivière n’ont com-

  1. Fécondation artificielle et éclosion des œufs de poissons, par le docteur Haxo, d’Épinal, in-8. Épinal, 1853, p. 17.