Page:Filion - À deux, 1937.djvu/102

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Je revois encore l’intérieur de l’église, le tapis rouge du chœur, le tapis sur la table de communion, les fleurs de chaque côté de nos prie-Dieu de bois franc. Il n’y avait rien de plus à cette époque, depuis, Monsieur le Curé les a fait rembourrer de peluche rouge. Ce bon curé qui bénit notre union de tout son cœur, heureux de voir une nouvelle famille chrétienne prendre naissance dans sa paroisse. Déjà les fils de cultivateurs avaient pris la manie de s’en aller à la ville, voire même aux États-Unis. Je portais avec fierté un manteau vert garni de fourrure grise, une robe grise, un chapeau de même teinte. J’étais si sûre de ma beauté ainsi accoutrée, je m’étais tant de fois admirée dans la glace revêtue de ma toilette de noces. Quand nous arrivâmes pour prendre place dans les voitures après la signature des papiers à la sacristie, que tout était en règle et que je quittai le « quatre roues » de la famille Lavoise pour monter avec lui, dans la voiture flambant neuve de mon mari, conduite par l’un de ses jeunes frères, je vis dans la cour où nous dételions, une autre voiture de belle allure, dans laquelle montait en me jetant un coup d’œil mauvais, celle qui jadis avait été ma rivale. Et de l’avoir vue ainsi, ma joie s’augmenta, joie mauvaise, je pensais : « tu ne peux plus rien maintenant pour me le prendre, nous sommes mariés, mariés pour toujours. » Pour cette vilaine pensée aussi, pour sûr, le bon Dieu devait me punir, j’y ai songé bien des fois depuis, les jours surtout où je fus le plus malheureuse.