Page:Filion - À deux, 1937.djvu/111

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nocente, qui serait entravée. Il voulut atteler pour me reconduire chez mes parents, mais je m’y opposai, je ne voulais plus rien recevoir de lui. Il me força cependant à accepter son aide personnelle, il porta lui-même le volumineux paquet que j’avais fait de mes nippes. En me laissant, il avait au bord des paupières, deux grosses larmes qui ne tombèrent pas, et qu’il essuya furtivement du revers de sa manche, comme il me tournait le dos en me promettant de me rapporter, tout ce qui pouvait être mien, et que j’avais laissé chez lui. Je le regardais s’éloigner le dos voûté, vieilli tout d’un coup, et à cette minute, ma colère tombée avec la marche qui avait détendu mes nerfs, j’eus la tentation de courir sur ses pas, et de lui crier : « Ne brisons pas ainsi notre vie, reprends-moi, je m’efforcerai davantage de me faire aimer. » J’avais trop hésité, il était déjà loin et le démon de l’orgueil fut le plus fort, quand je me dirigeai vers la maison, il n’était plus qu’un point noir mouvant tout au bout du champ. Nous devions nous revoir une seule fois et dans quelles circonstances ! Grand Dieu ! Est-il possible qu’il y ait des choses si difficiles à supporter et impossibles à oublier.

Inutile de te raconter l’accueil que je reçus chez mes parents. Nous n’avions pas de fortune. L’un de mes frères était marié et élevait sa famille sur le bien, en même temps que mes parents achevaient d’élever la leur. Je n’étais rien moins que de trop et tous se chargèrent de me le faire sentir. Je croyais que j’allais perdre la raison.