Page:Filion - À deux, 1937.djvu/114

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atténuait par sa bonté la dureté de ces procédés, elle prenait ma défense et disait : « Marie, travaille. » Tout cela, je l’avais enduré pour toi ; pour toi je travaillerais. Ce pain gagné à la sueur de mon front, il n’aurait plus la saveur amère du pain de la charité. J’avais bien défendu à la dame de dire le nom de cette enfant que je lui confiais. Qu’elle imaginât tous les noms qui lui viendraient à l’idée, qu’elle me soupçonnât de tout, mais que jamais ce nom de Lavoise ne fût prononcé.

— Je retournai au village, mais avant de quitter la ville, je m’étais assurée d’un service. Le temps d’aller chez moi et de revenir prendre mon travail. J’étais adroite, je n’avais pas peur du labeur, je saurais me faire aimer de mes patrons, et gagner suffisamment pour te faire élever ; donc tu serais à moi, bien à moi. La nourriture nécessaire à ta subsistance, personne ne serait en droit de me la reprocher.

— Durant ces premiers temps, je me complaisais dans ces pensées d’indépendance et de possession, elles ne laissaient aucune place à ma peine. Elles me berçaient comme une douce chanson du pays, dans le train qui me ramenait et dont la locomotive soufflait avec force et crachait des amas de poussière noire, qui m’obligèrent à fermer la portière malgré la chaleur. La réception de ma famille ne fut pas précisément ce que je l’avais espérée. Une de leurs filles à gage… divorcée… Quelle humiliation se lisait sur leur figure à cette seule pensée ! Cela en plus. Bien, me dis-je, quand on est ar-