Page:Filion - À deux, 1937.djvu/115

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rivé à un certain degré d’humiliation, un peu plus, un peu moins ne compte plus, et c’était mon cas. Je ne leur ferais pas l’affront de revenir. Je sortirais complètement de leur vie. J’aurais brisé avec l’univers entier pour te posséder, et te posséder à moi seule. Donc, sur le moment, ce nouveau sacrifice me parut insignifiant comparé à tous ceux que j’avais déjà perpétrer, mais dans la suite, comme il devait m’être dur de sentir que je n’avais plus de famille. Déjà, quand le train me ramena vers Québec, j’éprouvai déjà cette impression de solitude qui doublait ma tristesse. Je commençai mon service avec enthousiasme. Toutes mes sorties avaient le même but. Je prenais le tramway, je me dirigeais vers l’endroit où tu étais cachée. Pendant une heure ou deux, je jouissais de toi comme les mamans dans une position normale jouissent de leurs enfants. Je te parlais, bien que tu ne fusses pas capable de me comprendre, je te caressais, je te cajolais. Quand j’arrivais, que tu dormais, tes petits poings roses fermés sous le menton, je me faisais gronder, mais invariablement je t’éveillais. Je n’avais qu’un temps limité pour te voir, on n’allait pas me le disputer. J’avais soif de revoir tes yeux bleus qui étaient plus les siens que les miens. Comme les siens ils avaient des tons changeants, allant du vert au bleu, du bleu au gris. Les miens sont bleus, mais bleus toujours. Comme lui tu avais des cheveux blonds, et je voyais venir avec joie le jour où ils boucleraient comme les siens.