Page:Filion - À deux, 1937.djvu/34

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ter une migraine. Partir en sa compagnie dans les dispositions où il se trouvait, c’était aller vers un martyr moral. Toute sa volonté se tendit, je ne lui donnerai pas le spectacle de mes larmes, je lui cacherai ma peine… Dans le moment d’heureuse ivresse qu’il vit, il ne comprendrait pas, sa vie est devenue un rêve délicieux.

Il ouvre la porte, s’efface pour la laisser passer, elle suit docilement la route qu’il choisit. Après un quart d’heure de marche silencieuse, il questionne :

— Où veux-tu que nous allions, Lucille ?

— Où tu voudras, que m’importe.

En effet, que lui importait cette parade dans les grandes rues de la ville avec ce jeune homme qui ne devait plus lui être rien. Que pouvait-elle ? le ramener à elle. Impossible. Rendre la « Beauté » de l’autre soir jalouse ? On me dépeindra, que pourra-t-elle en déduire ? Que je suis une parente pauvre, une amie très ancienne, qu’Alexandre chaperonne par bonté, mais lui porter ombrage ?… Et cette pensée de la charité qu’il lui fait, de cette miette d’amour qu’il lui sert, lui est insupportable.

Ils longeaient la rue Sainte-Catherine, ils passèrent devant le grand magasin à rayons. Lucille ignorait que sa rivale fut là derrière un comptoir, qu’elle pouvait la voir passer en compagnie d’Alexandre ; le jeune homme lui, le savait, mais il était si sûr de lui. Que pouvait en dire Laure ? Ne l’avait-il pas prévenue qu’il sortirait avec Lucille, la