Page:Flaubert Édition Conard Correspondance 2.djvu/12

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ferment et font digue vis-à-vis les flots intérieurs. Le pus retombe en dedans. Que personne n’en sente l’odeur, c’est tout ce que je demande.

Et toi, pauvre chérie, les tiennes se guérissent-elles ? Si c’est moi qui les ai faites, que ne puis-je les embrasser pour te témoigner au moins que la vue m’en fait souffrir.

Je vais venir à Paris bientôt, un jour, un seul jour. Me verras-tu ? Veux-tu me voir ? (car tu dis emphatiquement qu’il vaudrait mieux ne pas se voir). Si tu crains que ma présence ne ravive tes douleurs, que mon départ ne les redouble, que veux-tu que je fasse ? Réfléchis à cela ! réfléchis-y longuement, sagement. Je ferai là-dessus ce que tu diras.

Le drame avance-t-il ? Quant à moi je suis empêtré dans une foule de lectures que je me hâte de terminer ; je travaille le plus que je peux et je n’avance pas à grand’chose. Il faudrait vivre deux cents ans pour avoir une idée de n’importe quoi. Je viens de finir aujourd’hui le Caïn de Byron. Quel poète ! Dans un mois environ j’aurai achevé Théocrite. À mesure que j’épelle l’antiquité, une tristesse démesurée m’envahit en songeant à cet âge de beauté magnifique et charmante passé sans retour, à ce monde tout vibrant, tout rayonnant, si coloré et si pur, si simple, et si varié. Que ne donnerais-je pas pour voir un triomphe ! Que ne vendrais-je pas pour entrer un soir dans Subure, quand les flambeaux brûlaient aux portes des lupanars et que les tambourins tonnaient dans les tavernes ! Comme si nous n’avions pas assez de notre passé, nous remâchons celui de l’humanité entière et nous nous délectons dans cette amer-