Page:Flaubert Édition Conard Correspondance 2.djvu/216

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


2 1 0 CORRESPONDANCE possibles y passaient, chatoyaient, se degradaient C de l’une sur 'autre, se Fondaient ensemble, depuis ' le chocolat jusqu’à l°améthyste, depuis le rose jusqu'au lapis-lazuli et au vert le plus pâle. Cétait inouï et, si javais été peintre, ïaurais été rude- ment embêt en songeant combien la re roduc- tion de cette vérité ( en admettant que ce hût pos- sible) paraîtrait fausse. Nous sommes partis de ' · Kosseir le soir de ce jour-là, à 4 heures, et avec une grande tristesse. Je me suis senti les yeux humides en embrassant notre hôte et en remon- ` , tant sur mon chameau. Il est toujours triste de partir d'un lieu où l'on sait que l’on ne reviendra . t jamais.Voilà de ces mélancolies qui sont peut-être une des choses les plus profitables des voyages. A propos du changement qui aura pu nous survenir pendant notre séparation, je ne crois pas, cher vieux, s'il y en a un, qu’il soit à mon avantage. Tu auras gagné par la solitude et la concentration; j’aurai perdu par la dissémination et la rêverie. Je deviens tres vide et très stérile. _ Je le sens. Cela me gagne comme une marée _ montante., Cela tient peut-être a ce que le corps remue; je ne peux faire deux choses a la fois. lai peut-être laissé mon intelligence la-bas, avec mes pantalons è, coulisse, mon divan de maroquin et votre société, cher Monsieur. Cu tout cela nous mènera-t—il? Quaurons-nous fait dans dix ans ? Pour moi, il me semble que, si je rate encore la première œuvre que ie fais, je n'ai plus qu’à me jeter à l’eau. Moi qui étais si hardi, je deviens ’ timide a l’exces, ce qui est dans les arts la pire de toutes les choses et le plus grand signe de fai- blesse. ` `