Page:Flaubert Édition Conard Correspondance 2.djvu/23

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m’en aller, cher Ernest, je t’envoie un adieu comme si tu étais la. Si nous avions eu plus d’argent, plus de liberté surtout, en un mot si je ne me trouvais presque forcé de ne pas quitter ma mere, qui est dans un vide si complet et si triste, au lieu de la Bretagne nous eussions pris la Corse. Je n’aurais pas été fâché d’aller voir la baie d’Ajaccio, la plage de Cargèse et encore plus l’aimable substitut que je connais par delà la Méditerranée.

Comme j’ai pense et toi, à nous deux, lorsqu’il a trois semaines est venu le temps de Pâques ! J'ai songe à ce vieux Jean qui se faisait payer de si longues bouteilles de vin blanc, a la vallee de Clery ou je t’ai vu te tordre de rire, au Château- Gaillard ou nous fumions des cigares au soleil, couchés sur les cailloux. Te souviens-tu, vieux, du pââté d’Amiens que j'ai englouti a moi tout seul un Vendredi Saint, et du petit vin de Collioure que je humais si lestement ? Etions-nous gais alors, et nous nous croyions tristes ! Nous l'etions aussi, mais que de bonnes bouffées de verve! Maintenant tout ça s’est aplati, nivelé; il me semble que les angles de ma vie se sont usés sous le frottement déjà nombreux de tout ce qui a passé dessus. Si tu savais l’existence monotone, plate (et dont la régularité tranquille fait le seul charme) que mene ton Gustave que tu as connu si turbulent d’idées et si criard ! Ma mere et moi nous sommes seuls maintenant à ce foyer jadis plein et chaud. On a beau dire, les souvenirs ne peuplent pas ; au contraire, ils élargissent votre solitude. Mais je travaille, je lis beaucoup. Je médite et je n’écris pas, devenant de plus en plus rechigné et dégoûté de tout ce que je ne trouve