Page:Flaubert Édition Conard Correspondance 2.djvu/242

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236 CORRESPONDANCE

me fous dans mon trou et, que le monde croule, je n’en bougerai pas. L’action (quand elle n’est pas forcenée) me devient de plus en plus antipathique. Je viens tout à l’heure de renvoyer sans les voir plusieurs écharpes de soie qu’on m’apportait pour choisir ; il n’y avait cependant qu’à lever les yeux et à se décider. Ce travail m’a tellement assommé d’avance que j’ai renvoyé les marchands sans leur rien prendre. J’aurais été sultan, je les aurais jetés par la fenêtre. Je me sentais plein de mauvais vouloir contre les gens qui me forçaient à une activité quelconque. Revenons à nos bouteilles, comme dit le vieux Michel.

Si tu crois que tu vas m’embêter longtemps avec ton embêtement, tu te trompes. J’ai partagé le poids de plus considérables ; rien, en ce genre, ne peut plus me faire peur. Si la chambre de l’Hôtel-Dieu pouvait dire tout l’embêtement que pendant douze ans deux hommes ont fait bouillonner à son foyer, je crois que l’établissement s’en écroulerait sur les bourgeois qui l’emplissent. Ce pauvre bougre d’Alfred ! C’est étonnant comme j’y pense et toutes les larmes non pleurées qui me restent dans le coeur à son endroit. Avons-nous causé ensemble ! Nous nous regardions dans les yeux, nous volions haut.

Prends garde, c’est qu’on s’amuse de s’embêter ; c’est une pente. Qu’est-ce que tu as ? Comme je voudrais être là pour t’embrasser sur le front et te flanquer de grands coups de pied dans le derrière ! Ce que tu éprouves maintenant est le résultat du long effort que tu as subi pour Melaenis. Crois-tu que la tête d’un poète soit comme un métier à filer le coton, et que toujours il en sorte