Page:Flaubert Édition Conard Correspondance 2.djvu/8

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pas de l’existence ! Non, non, mille fois non ! Que tu ne m’aies jamais compris, comme tu le dis, c’est possible ; je le crois un peu. Il est probable, s’il en eût été autrement, que tu te serais écartée du lépreux.

Je pardonne à Du Camp la trahison qu’il m’a faite en te montrant une lettre de moi. Je ne sais laquelle, mais tu me l’écris ; ainsi c’est net. Je ne le jugeais pas si enfant. Et tu veux que je ne doute pas de tout ? Pourquoi lui en voudrais-je ? Je n’ai pas la force de m’indigner contre qui que ce soit ni de quoi [que] ce soit. Je fréquente quelquefois des gens qui m’ont volé et calomnié, et je leur fais aussi bonne mine qu’à d’autres, parce que, dans le fond, je les aime tout autant, ou tout aussi peu que d’autres.

Est-ce qu’il y a sur la terre rien qui vaille la peine d’une haine ? Je ne suis pas facile à animer, moi. Ce n’est pas ma faute. Il y a des gens qui ont le cœur tendre et l’esprit dur. J’ai, au contraire, l’esprit tendre et le cœur âpre, comme le fruit du cocotier qui contient du lait enfermé dans des couches de bois ; on ne l’ouvre qu’avec la hache, et qu’y trouve-t-on souvent ? une espèce de crème tournée. Je continue. J’ai voulu, depuis six mois, t’amener à moins souffrir ; je t’ai envoyé tout ce que je m’imaginais pour cela ; et voilà que ça redouble ! Que veux-tu que j’y fasse ? Que je vienne à Paris tous les mois ? Je ne le peux pas. À des époques éloignées, je ne sais lesquelles, c’est possible.

[…] Tu me demandes d’où viennent mes changements et ma froideur. J’ai toujours été ce que je suis. Ces lettres que je te renvoie, je les écrirais en-