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765. À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE.

Croisset, 23 octobre 1865.

Je suis honteux d’être depuis si longtemps sans vous écrire. Je pense à vous souvent, mais j’ai été depuis deux mois et demi absorbé par un travail dont j’ai vu la fin hier seulement. C'est une féerie que l’on ne jouera pas, j’en ai peur. Je la ferai précéder d’une préface, plus importante pour moi que la pièce. Je veux seulement attirer l’attention publique sur une forme dramatique splendide et large, et qui ne sert jusqu’à présent que de cadre à des choses fort médiocres. Mon œuvre est loin d’avoir le sérieux qu’il faudrait et, entre nous, j’en suis un peu honteux.

Je n’attache à cela, du reste, qu’une importance fort secondaire. C’est pour moi une question de critique littéraire, pas autre chose. Je doute qu’aucun directeur en veuille et que la censure la laisse jouer. On trouvera certains tableaux d’une satire sociale trop directe. Cela est, chère Demoiselle, la bagatelle qui m’a occupé depuis le mois de juillet. Maintenant, parlons de choses plus graves, à savoir de vous et de vos préoccupations.

Le livre de mon ami Renan ne m’a pas enthousiasmé comme il a fait du public. J’aime que l’on traite ces matières-là avec plus d’appareil scientifique. Mais, à cause même de sa forme facile, le monde des femmes et des légers lecteurs s’y est pris. C’est beaucoup et je regarde comme une grande victoire pour la philosophie que d’amener le public à s’occuper de pareilles questions.