Page:Flaubert - Madame Bovary, Conard, 1910.djvu/551

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qui a lu votre roman bien avant moi, et qui m’a apporté le premier exemplaire. Je n’en ai fait qu’une goulée, et je suis encore dans ma première admiration. Mon cher Ami, vous avez fait véritablement un coup de maître, et les critiques auront de quoi parler sur vous. J’ai cru lire un roman de Balzac mieux écrit, plus passionné, plus propre, et exempt de ces deux odeurs nauséabondes qui me saisissent quelquefois au milieu des livres du Tourangeau : l’odeur d’égout et l’odeur de sacristie. On ne sent qu’une bonne et franche senteur…, comme sous les châtaigniers en fleurs.

Gardez-moi l’exemplaire que vous m’avez promis : nous le parcourrons ensemble un jour après déjeuner, soit chez vous, soit chez moi. Je vous ferai une observation sur Homais, que je trouve un peu poussé à la charge, et sur le cocher de Rouen qui m’a paru trop effarouché et trop intelligent. Mais nous relirons certaines pages du bord de l’eau ou de l’hôtel garni qui sont burinées sur acier avec la pointe… La discussion du pharmacien et du curé dans la chambre mortuaire est superbe. Voilà la vraie comédie : bravo Molière.

Mon ami le professeur m’a fait voir les passages supprimés par la Revue, et ils m’ont paru mille fois plus innocents que les points par lesquels on les avait remplacés. Le peuple féminin de Grenoble se plaint d’avoir été volé. Il comptait sur des indécences. N’avez-vous rien changé au texte ? J’aurais voulu que pour corser la situation et pour justifier encore mieux le suicide de Mme Bovary, la pauvre femme eût été… par le notaire, et qu’il lui eût ensuite offert 500 francs. Remarquez qu’on s’empoisonne rarement parce qu’on a des dettes. Il y a d’autres moyens de sortir d’affaires. Mais une jolie femme volée par un sale grigou de notaire a toujours le droit de manger de l’arsenic. Entre parenthèses, vous parlez poison, valgus, et le reste en digne fils de votre père. »

À bientôt, mon cher Ami, je vous serre cordialement la main.

Edm. About.
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Mon vieux,

Évohé ! j’ai lu la Bovary ! tu peux être tranquille — c’est fort bien — l’absence de la déclamation ne nuit en rien au style ; il n’est pas possible de ne pas avoir un succès avec cela. C’est ma conviction profonde. Je le fais lire le plus que je peux.

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Adieu, à samedi.
(Samedi.)
L. Bouilhet.