Page:Flaubert - Madame Bovary, Conard, 1910.djvu/553

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société puissante ait péri pour s’être oubliée avec Lélia ou s’être trop intéressée au Chourineur. Quel qu’ait été le succès des romanciers qui ont amusé ou scandalisé le dernier règne, leur puissance était inférieure à leur talent. Ce qu’il en reste, c’est un souvenir. On ne les relira guère ; mais ils auront vécu. Les historiens de notre littérature contemporaine seront obligés d’en tenir un sérieux compte. On a peut-être trop parlé des romans d’autrefois. Deux ou trois noms exceptés, parlera-t-on de ceux d’aujourd’hui ?

… Voici pourtant un roman, né d’hier, qu’il n’est pas permis de passer sous silence — d’abord parce qu’un des maîtres de la critique[1] en a parlé avec éloge – ensuite parce que l’héroïne du livre, Mme Bovary, a eu, comme on le sait, des démêlés avec la justice. Elle en est sortie à son honneur. Pourtant cette aventure de police correctionnelle lui donne un air de fruit défendu qui ne nuit pas à un livre, bon ou mauvais. Je suis sûr que Madame Bovary, qu’on se dispute dans les cabinets de lecture, est aujourd’hui le livre préféré de tous les boudoirs et qu’il n’est pas une de nos élégantes, partant pour sa terre, qui ne l’ait dans son bagage de campagne. Curieuse question, disions-nous un jour, celle de savoir ce qu’il entre d’honnêtes suffrages dans le succès d’un mauvais livre, et de femmes distinguées, jeunes, belles, vertueuses et honorées dans le cortège (littéraire bien entendu) d’une fille de marbre quelconque. J’en dirai autant du livre de M. Gustave Flaubert, sans contester à ses intentions et à son talent le bénéfice de la chose jugée.

Mme Bovary est un esprit déréglé et un cœur sec. Elle n’a que de l’imagination et des sens, des besoins de luxe et des appétits de plaisir. Elle aime, non ce qui est beau, mais ce qui brille. Elle a horreur du médiocre dans la vie matérielle, n’ayant elle-même d’autre distinction que sa beauté. À tous ces traits, vous reconnaissez la « fille de marbre ». Mme Bovary est une courtisane à l’état de bourgeoise, une « dame aux camélias » sombrée dans un petit chef-lieu de canton, une Danaé de province étouffant dans un village. Tout le roman est là ; et si ce roman a une morale, quoiqu’il n’en affecte d’aucune sorte, c’est que d’une courtisane, ou née pour l’être, on ne saurait tirer ni une épouse, ni une mère, fût-ce même une de ces mères à longue échéance qui attendent un quart de siècle, comme la Fiammina, pour aimer leurs enfants.

… Nous reviendrons sur ce style si étrangement mêlé de vulgarité et de prétention, où « l’âme » fait une si singulière alliance avec la pommade, ou le « réalisme », visant à la simplicité, tombe dans la manière. Pour le moment, nous cherchons à nous représenter au vrai Mme Bovary. Prise à son point, dans sa floraison

  1. M. Sainte-Beuve