Page:Flaubert - Madame Bovary, Conard, 1910.djvu/591

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« Il l’entraîna plus loin, autour d’un petit étang où des lentilles d’eau faisaient une verdure sur les ondes…

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« J’ai tort, j’ai tort, j’ai tort, disait-elle, je suis folle de vous entendre.

« — Pourquoi ? Emma ! Emma !

« — Ô Rodolphe !… fit lentement la jeune femme, en se penchant sur son épaule.

« Le drap de sa robe s’accrochait au velours de l’habit. Elle « renversa son cou blanc, qui se gonfla d’un soupir ; et défaillante, tout en pleurs, avec un long frémissement et se cachant la figure, elle s’abandonna. »

Lorsqu’elle se fut relevée, lorsque après avoir secoué les fatigues de la volupté, elle rentra au foyer domestique, à ce foyer où elle devait trouver un mari qui l’adorait, après sa première faute, après ce premier adultère, après cette première chute, est-ce le remords, le sentiment du remords qu’elle éprouva, au regard de ce mari trompé qui l’adorait ? Non ! le front haut, elle rentra en glorifiant l’adultère.

« En s’apercevant dans la glace, elle s’étonna de son visage. Jamais elle n’avait eu les yeux si grands, si noirs, ni d’une telle profondeur. Quelque chose de subtil épandu sur sa personne la transfigurait.

« Elle se répétait : J’ai un amant ! un amant ! se délectant à cette idée comme à celle d’une autre puberté qui lui serait survenue. Elle allait donc enfin posséder ces plaisirs de l’amour, cette fièvre de bonheur dont elle avait désespéré. Elle entrait dans quelque chose de merveilleux, où tout serait passion, extase, délire… »

Ainsi, dès cette première faute, dès cette première chute, elle fait la glorification de l’adultère, elle chante le cantique de l’adultère, sa poésie, ses voluptés. Voilà, messieurs, qui pour moi est bien plus dangereux, bien plus immoral que la chute elle-même !

Messieurs, tout est pâle devant cette glorification de l’adultère, même les rendez-vous de nuit, quelques jours après.

« Pour l’avertir, Rodolphe jetait contre les persiennes une poignée de sable. Elle se levait en sursaut ; mais quelquefois il lui fallait attendre, car Charles avait la manie de bavarder au coin du feu, et il n’en finissait pas. Elle se dévorait d’impatience ; si ses yeux l’avaient pu, ils l’eussent fait sauter par les fenêtres. Enfin elle commençait sa toilette de nuit, puis elle prenait un livre et continuait à lire fort tranquillement, comme si la lecture l’eût amusée. Mais Charles qui était au lit, l’appelait pour se coucher.

« — Viens donc, Emma, disait-il, il est temps.

« — Oui, j’y vais ! répondait-elle.