Page:Flaubert - Madame Bovary, Conard, 1910.djvu/613

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


qui souille le lit conjugal doit s’attendre à une expiation, mais celle-ci est horrible, c’est un supplice comme on n’en a jamais vu. Vous avez été trop loin, vous m’avez fait mal aux nerfs ; cette puissance de description qui s’est appliquée aux derniers instants de la mort m’a laissé une indicible souffrance ! » Et quand Gustave Flaubert lui demandait : « Mais, monsieur de Lamartine, est-ce que vous comprenez que je sois poursuivi pour avoir fait une œuvre pareille, devant le tribunal de police correctionnelle, pour offense à la morale publique et religieuse ? » Lamartine lui répondait : — « Je crois avoir été toute ma vie l’homme qui, dans ses œuvres littéraires comme dans ses autres, a le mieux compris ce que c’était que la morale publique et religieuse ; mon cher enfant, il n’est pas possible qu’il se trouve en France un tribunal pour vous condamner. Il est déjà très regrettable qu’on se soit ainsi mépris sur le caractère de votre œuvre et qu’on ait ordonné de la poursuivre, mais il n’est pas possible, pour l’honneur de notre pays et de notre époque, qu’il se trouve un tribunal pour vous condamner. »

Voilà ce qui se passait hier, entre Lamartine et Flaubert, et j’ai le droit de vous dire que cette appréciation est de celles qui valent la peine d’être pesées.

Ceci bien entendu, voyons comment il se pourrait faire que ma conscience à moi me dît que Madame Bovary est un bon livre, une bonne action ? Et je vous demande la permission d’ajouter que je ne suis pas facile sur ces sortes de choses, la facilité n’est pas dans mes habitudes. Des œuvres littéraires, j’en tiens à la main qui, quoique émanées de nos grands écrivains, n’ont jamais arrêté deux minutes mes yeux. Je vous en ferai passer dans la chambre du conseil quelques lignes que je ne me suis jamais complu à lire, et je vous demanderai la permission de vous dire que, lorsque je suis arrivé à la fin de l’œuvre de M. Flaubert, j’ai été convaincu qu’une coupure faite par la Revue de Paris a été cause de tout ceci. Je vous demanderai, de plus, la permission de joindre mon appréciation à l’appréciation plus élevée, plus éclairée que je viens de rappeler.

Voici, messieurs, un portefeuille rempli des opinions de tous les littérateurs de notre temps, et parmi lesquels se trouvent les plus distingués, sur l’œuvre dont il s’agit, et sur l’émerveillement qu’ils ont éprouvé en lisant cette œuvre nouvelle, en même temps si morale et si utile !

Maintenant, comment une œuvre pareille a-t-elle pu encourir une poursuite ? Voulez-vous me permettre de vous le dire ? La Revue de Paris, dont le comité de lecture avait lu l’œuvre en son entier, car le manuscrit lui avait été envoyé longtemps avant la publication, n’y avait rien trouvé à redire. Quand on est arrivé a imprimer le cahier du 1er décembre 1856, un des directeurs de la Revue s’est effarouché de la scène dans un fiacre. Il a dit :