Page:Flaubert - Salammbô.djvu/121

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


fit refondre les plaques d’airain dont on garnissait leur poitrail, dorer leurs défenses, élargir leurs tours, et tailler dans la pourpre la plus belle des caparaçons bordés de franges très lourdes. Enfin, comme on appelait leurs conducteurs des Indiens (d’après les premiers, sans doute, venus des Indes), il ordonna que tous fussent costumés à la mode indienne, c’est-à-dire avec un bourrelet blanc autour des tempes et un petit caleçon de byssus qui formait, par ses plis transversaux, comme les deux valves d’une coquille appliquée sur les hanches.

L’armée d’Autharite restait toujours devant Tunis. Elle se cachait derrière un mur fait avec la boue du lac et défendu au sommet par des broussailles épineuses. Des Nègres y avaient planté çà et là, sur de grands bâtons, d’effroyables figures, masques humains composés avec des plumes d’oiseaux, têtes de chacal ou de serpents, qui bâillaient vers l’ennemi pour l’épouvanter ; et, par ce moyen, s’estimant invincibles, les Barbares dansaient, luttaient, jonglaient, convaincus que Carthage ne tarderait pas à périr. Un autre qu’Hannon eût écrasé facilement cette multitude qu’embarrassaient des troupeaux et des femmes. D’ailleurs, ils ne comprenaient aucune manœuvre, et Autharite découragé n’en exigeait plus rien.

Ils s’écartaient, quand il passait en roulant ses gros yeux bleus. Puis, arrivé au bord du lac, il retirait son sayon en poil de phoque, dénouait la corde qui attachait ses longs cheveux rouges et les trempait dans l’eau. Il regrettait de n’avoir pas déserté chez les Romains avec les deux mille Gaulois du temple d’Eryx.