Page:Flaubert - Salammbô.djvu/152

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


— Vous ne savez même pas s’il est vivant ou s’il est mort !

Et sans se soucier de leurs clameurs, il disait qu’en abandonnant le Suffète, c’était la République qu’on avait abandonnée. De même la paix romaine, si avantageuse qu’elle leur parût, était plus funeste que vingt batailles. Quelques-uns applaudirent, les moins riches du Conseil, suspects d’incliner toujours vers le peuple ou vers la tyrannie. Leurs adversaires, chefs des Syssites et administrateurs, en triomphaient par le nombre ; les plus considérables s’étaient rangés près d’Hannon, qui siégeait à l’autre bout de la salle, devant la haute porte, fermée par une tapisserie d’hyacinthe.

Il avait peint avec du fard les ulcères de sa figure. Mais la poudre d’or de ses cheveux lui était tombée sur les épaules, où elle faisait deux plaques brillantes, et ils paraissaient blanchâtres, fins et crépus comme de la laine. Des linges imbibés d’un parfum gras qui dégouttelait sur les dalles, enveloppaient ses mains, et sa maladie sans doute avait considérablement augmenté, car ses yeux disparaissaient sous les plis de ses paupières. Pour voir, il lui fallait se renverser la tête. Ses partisans l’engageaient à parler. Enfin, d’une voix rauque et hideuse :

— Moins d’arrogance, Barca ! Nous avons tous été vaincus ! Chacun supporte son malheur ! résigne-toi !

— Apprends-nous plutôt, dit en souriant Hamilcar, comment tu as conduit tes galères dans la flotte romaine ?

— J’étais chassé par le vent, répondit Hannon.