Page:Flaubert - Salammbô.djvu/165

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Enfin elle arriva près d’Hamilcar, et, sans le regarder, sans lever la tête, elle lui dit :

— Salut, Œil de Baalim, gloire éternelle ! triomphe ! loisir ! satisfaction ! richesse ! Voilà longtemps que mon cœur était triste, et la maison languissait. Mais le maître qui revient est comme Tammouz ressuscité ; et sous ton regard, ô père, une joie, une existence nouvelle va partout s’épanouir ! »

Et prenant des mains de Taanach un petit vase oblong où fumait un mélange de farine, de beurre, de cardamome et de vin :

— Bois à pleine gorge, dit-elle, la boisson du retour préparée par ta servante.

Il répliqua :

— Bénédiction sur toi !

Et il saisit machinalement le vase d’or qu’elle lui tendait.

Cependant, il l’examinait avec une attention si âpre que Salammbô, troublée, balbutia :

— On t’a dit, ô maître !…

— Oui ! je sais ! fit Hamilcar à voix basse.

Était-ce un aveu ? ou parlait-elle des Barbares ? Et il ajouta quelques mots vagues sur les embarras publics qu’il espérait à lui seul dissiper.

— O père ! exclama Salammbô, tu n’effaceras pas ce qui est irréparable !

Il se recula, et Salammbô s’étonnait de son ébahissement ; car elle ne songeait point à Carthage mais au sacrilège dont elle se trouvait complice. Cet homme, qui faisait trembler les légions et qu’elle connaissait à peine, l’effrayait comme un dieu ; il avait deviné, il savait tout, quelque chose de terrible allait venir. Elle s’écria :

— Grâce !