Page:Flaubert - Salammbô.djvu/170

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tout détruit ! Trois mille pieds d’arbres sont coupés à Maschala, et à Ubada les greniers défoncés, les citernes comblées ! A Tedès, ils ont emporté quinze cents gomors de farine ; à Marazzana, tué les pasteurs, mangé les troupeaux, brûlé ta maison, ta belle maison à poutres de cèdre, où tu venais l’été ! Les esclaves de Tuburbo, qui sciaient de l’orge, se sont enfuis vers les montagnes ; et les ânes, les bardeaux, les mulets, les bœufs de Taormine, et les chevaux orynges, plus un seul ! tous emmenés ! C’est une malédiction ! je n’y survivrai pas !

Il reprenait en pleurant :

— Ah ! Si tu savais comme les celliers étaient pleins et les charrues reluisantes ! Ah ! les beaux béliers ! ah ! les beaux taureaux !

La colère d’Hamilcar l’étouffait. Elle éclata :

— Tais-toi ! Suis-je donc un pauvre ? Pas de mensonges ! dites vrai ! Je veux savoir tout ce que j’ai perdu, jusqu’au dernier sicle, jusqu’au dernier cab ! Abdalonim, apporte-moi les comptes des vaisseaux, ceux des caravanes ; ceux des métairies, ceux de la maison ! Et si votre conscience est trouble, malheur sur vos têtes ! — Sortez !

Tous les intendants, marchant à reculons et les poings jusqu’à terre, sortirent.

Abdalonim alla prendre au milieu d’un casier, dans la muraille, des cordes à nœuds, des bandes de toile ou de papyrus, des omoplates de mouton chargées d’écritures fines. Il les déposa aux pieds d’Hamilcar, lui mit entre les mains un cadre de bois garni de trois fils intérieurs où étaient passées des boules d’or, d’argent et de corne, et il commença :

— Cent quatre-vingt-douze maisons dans les