Page:Flaubert - Salammbô.djvu/263

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voix dans le retentissement des cymbales. Je me détourne, tu n’es pas là ! et alors je me replonge dans la bataille !

Il levait ses bras où des veines s’entrecroisaient comme des lierres sur des branches d’arbre. De la sueur coulait sur sa poitrine, entre ses muscles carrés ; et son haleine secouait ses flancs avec sa ceinture de bronze toute garnie de lanières qui pendaient jusqu’à ses genoux, plus fermes que du marbre. Salammbô, accoutumée aux eunuques, se laissait ébahir par la force de cet homme. C’était le châtiment de la Déesse ou l’influence de Moloch circulant autour d’elle, dans les cinq armées. Une lassitude l’accablait ; elle écoutait avec stupeur le cri intermittent des sentinelles qui se répondaient.

Les flammes de la lampe vacillaient sous des rafales d’air chaud. Il venait, par moment, de larges éclairs ; puis l’obscurité redoublait ; et elle ne voyait plus que les prunelles de Mâtho, comme deux charbons dans la nuit. Cependant, elle sentait bien qu’une fatalité l’entourait, qu’elle touchait à un moment suprême, irrévocable ; dans un effort, elle remonta vers le zaïmph et leva les mains pour le saisir.

— Que fais-tu ? s’écria Mâtho.

Elle répondit avec placidité :

— Je m’en retourne à Carthage.

Il s’avança en croisant les bras, et d’un air si terrible qu’elle fut immédiatement comme clouée sur ses talons.

— T’en retourner à Carthage !

Il balbutiait, et il répétait, en grinçant des dents :

— T’en retourner à Carthage ! Ah ! tu venais