Page:Flaubert - Salammbô.djvu/269

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cothurnes ; et, dans le pressentiment d’un mystère considérable, en se faisant aider par ses compagnons, il était parvenu à sortir de la fosse ; puis, avec les coudes et les mains, il s’était traîné vingt pas plus loin, jusqu’à la tente de Mâtho. Deux voix y parlaient. Il avait écouté du dehors et tout entendu.

— C’est toi ! dit-elle enfin, presque épouvantée.

En se haussant sur les poignets, il répliqua :

— Oui, c’est moi ! On me croit mort, n’est-ce pas ?

Elle baissa la tête. Il reprit :

— Ah ! pourquoi les Baals ne m’ont-ils pas accordé cette miséricorde !

Et se rapprochant de si près qu’il la frôlait :

— Ils m’auraient épargné la peine de te maudire !

Salammbô se rejeta vivement en arrière, tant elle eut peur de cet être immonde, qui était hideux comme une larve et terrible comme un fantôme.

— J’ai cent ans, bientôt, dit-il. J’ai vu Agathoclès ; j’ai vu Régulus et les aigles des Romains passer sur les moissons des champs puniques ! J’ai vu toutes les épouvantes des batailles et la mer encombrée par les débris de nos flottes ! Des Barbares que je commandais m’ont enchaîné aux quatre membres, comme un esclave homicide. Mes compagnons, l’un après l’autre, sont à mourir autour de moi ; l’odeur de leurs cadavres me réveille la nuit ; j’écarte les oiseaux qui viennent becqueter leurs yeux ; et pourtant, pas un seul jour je n’ai désespéré de Carthage ! Quand