Page:Flaubert - Salammbô.djvu/294

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et, avec des clignements d’yeux, comme à l’approche d’un but longuement visé :

— Ah ! nous y sommes ! Nous y voilà ! Je les tiens !

Il avait l’air si convaincu et triomphant que Mâtho, surpris dans sa torpeur, se sentit entraîné. Ces paroles survenaient au plus fort de sa détresse, poussaient son désespoir à la vengeance, montraient une pâture à sa colère. Il bondit sur un des chameaux qui étaient dans les bagages, lui arracha son licou ; avec la longue corde, il frappait à tour de bras les traînards ; il courait de droite et de gauche, alternativement, sur le derrière de l’armée, comme un chien qui pousse un troupeau.

À sa voix tonnante, les lignes d’hommes se resserrèrent ; les boiteux même précipitèrent leurs pas ; au milieu de l’isthme, l’intervalle diminua. Les premiers des Barbares marchaient dans la poussière des Carthaginois. Les deux armées se rapprochaient, allaient se toucher. Mais la porte de Malqua, la porte de Tagaste et la grande porte de Khamon déployèrent leurs battants. Le carré punique se divisa ; trois colonnes s’y engloutirent, elles tourbillonnaient sous les porches. Bientôt, la masse, trop serrée sur elle-même, n’avança plus ; les piques en l’air se heurtaient, et les flèches des Barbares éclataient contre les murs.

Sur le seuil de Khamon, on aperçut Hamilcar. Il se retourna en criant à ses hommes de s’écarter. Il descendit de son cheval ; et, du glaive qu’il tenait, en le piquant à la croupe, il l’envoya sur les Barbares.

C’était un étalon orynge qu’on nourrissait avec des boulettes de farine, et qui pliait les genoux