Page:Flaubert - Salammbô.djvu/367

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des théâtres, des bains, et les boutiques des barbiers où l’on écoute des histoires. D’autres revoyaient des campagnes au coucher du soleil, quand les blés jaunes ondulent et que les grands bœufs remontent les collines avec le soc des charrues sur le cou. Les voyageurs rêvaient à des citernes, les chasseurs à leurs forêts, les vétérans à des batailles ; et, dans la somnolence qui les engourdissait, leurs pensées se heurtaient avec l’emportement et la netteté des songes. Des hallucinations les envahissaient tout à coup ; ils cherchaient dans la montagne une porte pour s’enfuir et voulaient passer au travers. D’autres, croyant naviguer par une tempête, commandaient la manœuvre d’un navire, ou bien ils se reculaient épouvantés, apercevant, dans les nuages, des bataillons puniques. Il y en avait qui se figuraient être à un festin, et ils chantaient.

Beaucoup, par une étrange manie, répétaient le même mot ou faisaient continuellement le même geste. Puis, quand ils venaient à relever la tête et à se regarder, des sanglots les étouffaient en découvrant l’horrible ravage de leurs figures. Quelques-uns ne souffraient plus, et, pour employer les heures, ils se racontaient les périls auxquels ils avaient échappé.

Leur mort à tous était certaine, imminente. Combien de fois n’avaient-ils pas tenté de s’ouvrir un passage ! Quant à implorer les conditions du vainqueur, par quel moyen ? ils ne savaient même pas où se trouvait Hamilcar.

Le vent soufflait du côté de la ravine. Il faisait couler le sable par-dessus la herse, en cascades, perpétuellement ; et les manteaux et les chevelures