Page:Flaubert - Salammbô.djvu/385

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Il offrit de livrer Hamilcar, puis ils entreraient dans Carthage et seraient rois tous les deux.

Mâtho s’éloigna, en faisant signe aux autres de se hâter. C’était, pensait-il, une ruse pour gagner du temps.

Le Barbare se trompait ; Hannon était dans une de ces extrémités où l’on ne considère plus rien, et d’ailleurs il exécrait tellement Hamilcar que, sur le moindre espoir de salut, il l’aurait sacrifié avec tous ses soldats.

À la base des trente croix, les Anciens languissaient par terre ; déjà des cordes étaient passées sous leurs aisselles. Alors le vieux Suffète, comprenant qu’il fallait mourir, pleura.

Ils arrachèrent ce qui lui restait de vêtements, et l’horreur de sa personne apparut. Des ulcères couvraient cette masse sans nom ; la graisse de ses jambes lui cachait les ongles des pieds ; il pendait à ses doigts comme des lambeaux verdâtres ; et les larmes qui ruisselaient entre les tubercules de ses joues donnaient à son visage quelque chose d’effroyablement triste, ayant l’air d’occuper plus de place que sur un autre visage humain. Son bandeau royal, à demi dénoué, traînait avec ses cheveux blancs dans la poussière.

Ils crurent n’avoir pas de cordes assez fortes pour le grimper jusqu’au haut de la croix, et ils le clouèrent dessus, avant qu’elle fût dressée, à la mode punique. Mais son orgueil se réveilla dans la douleur. Il se mit à les accabler d’injures. Il écumait et se tordait, comme un monstre marin que l’on égorge sur un rivage, en leur prédisant qu’ils finiraient tous plus horriblement encore et qu’il serait vengé.