Page:Flaubert - Salammbô.djvu/40

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holocauste qu’elle aura promis aux dieux ?… Elle me tient attaché par une chaîne que l’on n’aperçoit pas. Si je marche, c’est qu’elle avance ; quand je m’arrête, elle se repose ! Ses yeux me brûlent, j’entends sa voix. Elle m’environne, elle me pénètre. Il me semble qu’elle est devenue mon âme !

Et pourtant, il y a entre nous deux comme les flots invisibles d’un océan sans bornes ! Elle est lointaine et tout inaccessible ! La splendeur de sa beauté fait autour d’elle un nuage de lumière ; et je crois, par moments, ne l’avoir jamais vue… qu’elle n’existe pas… et que tout cela est un songe !…

Mâtho pleurait ainsi dans les ténèbres ; les Barbares dormaient. Spendius, en le regardant, se rappelait les jeunes hommes qui, avec des vases d’or dans les mains, le suppliaient autrefois, quand il promenait par les villes son troupeau de courtisanes ; une pitié l’émut, et il dit :

— Sois fort, mon maître ! Appelle ta volonté et n’implore plus les dieux ; ils ne se détournent pas aux cris des hommes ! Te voilà pleurant comme un lâche ! Tu n’es donc pas humilié qu’une femme te fasse tant souffrir !

— Suis-je un enfant ? dit Mâtho. « Crois-tu que je m’attendrisse encore à leur visage et à leurs chansons ? Nous en avions à Drépanum pour balayer nos écuries. J’en ai possédé au milieu des assauts, sous les plafonds qui croulaient et quand la catapulte vibrait encore !… Mais celle-là, Spendius, celle-là !… »

L’esclave l’interrompit :

— Si elle n’était pas la fille d’Hamilcar…

— Non ! » s’écria Mâtho. Elle n’a rien d’une