Page:Flaubert - Salammbô.djvu/409

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Le corps de cette victime était pour eux une chose particulière et décorée d’une splendeur presque religieuse. Ils se penchaient pour le voir, les femmes surtout. Elles brûlaient de contempler celui qui avait fait mourir leurs enfants et leurs époux ; et du fond de leur âme, malgré elles, surgissait une infâme curiosité, le désir de le connaître complètement, envie mêlée de remords et qui se tournait en un surcroît d’exécration.

Enfin il s’avança ; alors l’étourdissement de la surprise s’évanouit. Quantité de bras se levèrent et on ne le vit plus.

L’escalier de l’Acropole avait soixante marches. Il les descendit comme s’il eût roulé dans un torrent, du haut d’une montagne ; trois fois on l’aperçut qui bondissait, puis en bas, il retomba sur les deux talons.

Ses épaules saignaient, sa poitrine haletait à larges secousses ; et il faisait pour rompre ses liens de tels efforts que ses bras croisés sur ses reins nus se gonflaient, comme des tronçons de serpent.

De l’endroit où il se trouvait, plusieurs rues partaient devant lui. Dans chacune d’elles, un triple rang de chaînes en bronze, fixées au nombril des Dieux Patæques, s’étendait d’un bout à l’autre, parallèlement : la foule était tassée contre les maisons, et, au milieu des serviteurs, des Anciens se promenaient en brandissant des lanières.

Un d’eux le poussa en avant, d’un grand coup ; Mâtho se mit à marcher.

Ils allongeaient leurs bras par-dessus les chaînes, en criant qu’on lui avait laissé le chemin trop large ;