Page:Flaubert - Salammbô.djvu/57

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se renversant la tête sous les rayons de la lune, elle dit :

— O Rabbetna !… Baalet !… Tanit !

Et sa voix se traînait d’une façon plaintive, comme pour appeler quelqu’un.

— Anaïtis ! Astarté ! Derceto ! Astoreth ! Mylitta ! Athara ! Elissa ! Tiratha !… Par les symboles cachés, — par les cistres résonnants, — par les sillons de la terre, — par l’éternel silence et par l’éternelle fécondité, — dominatrice de la mer ténébreuse et des plages azurées, ô Reine des choses humides, salut !

Elle se balança tout le corps deux ou trois fois, puis se jeta le front dans la poussière, les bras allongés.

Son esclave la releva lentement, car il fallait, d’après les rites, que quelqu’un vînt arracher le suppliant à sa prosternation ; c’était lui dire que les Dieux l’agréaient, et la nourrice de Salammbô ne manquait jamais à ce devoir de piété.

Des marchands de la Gétulie-Darytienne l’avaient toute petite apportée à Carthage, et, après son affranchissement, elle n’avait pas voulu abandonner ses maîtres, comme le prouvait son oreille droite, percée d’un large trou. Un jupon à raies multicolores, en lui serrant les hanches, descendait sur ses chevilles, où s’entrechoquaient deux cercles d’étain. Sa figure, un peu plate, était jaune comme sa tunique. Des aiguilles d’argent très longues faisaient un soleil derrière sa tête. Elle portait sur la narine un bouton de corail, et elle se tenait auprès du lit, plus droite qu’un hermès et les paupières baissées.

Salammbô s’avança jusqu’au bord de la ter-