Page:Flaubert - Salammbô.djvu/58

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rasse. Ses yeux, un instant, parcoururent l’horizon, puis ils s’abaissèrent sur la ville endormie, et le soupir qu’elle poussa, en lui soulevant les seins, fit onduler d’un bout à l’autre la longue simarre blanche qui pendait autour d’elle, sans agrafe ni ceinture. Ses sandales à pointes recourbées disparaissaient sous un amas d’émeraudes, et ses cheveux à l’abandon emplissaient un réseau en fils de pourpre.

Mais elle releva la tête pour contempler la lune, et, mêlant à ses paroles des fragments d’hymne, elle murmura :

— Que tu tournes légèrement, soutenue par l’éther impalpable ! Il se polit autour de toi, et c’est le mouvement de ton agitation qui distribue les vents et les rosées fécondes. Selon que tu croîs et décroîs, s’allongent ou se rapetissent les yeux des chats et les taches des panthères. Les épouses hurlent ton nom dans la douleur des enfantements ! Tu gonfles les coquillages ! Tu fais bouillonner les vins ! Tu putréfies les cadavres ! Tu formes les perles au fond de la mer !

« Et tous les germes, ô Déesse ! fermentent dans les obscures profondeurs de ton humidité.

« Quand tu parais, il s’épand une quiétude sur la terre ; les fleurs se forment, les flots s’apaisent, les hommes fatigués s’étendent la poitrine vers toi, et le monde avec ses océans et ses montagnes, comme en un miroir, se regarde dans ta figure. Tu es blanche, douce, lumineuse, immaculée, auxiliatrice, purifiante, sereine. »

Le croissant de la lune était alors sur la montagne des Eaux-Chaudes, dans l’échancrure de ses deux sommets, de l’autre côté du golfe. Il y