Page:Fortuné du Boisgobey - Le Pouce crochu, Ollendorff, 1885.djvu/67

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ils avaient gagné et le gain les ayant mis en belle humeur, ils avaient décidé, d’un commun accord, de passer la soirée au café des Ambassadeurs.

Ils s’étaient fait servir sur la terrasse qui domine le concert, et ils y mangeaient en nombreuse compagnie. La fine fleur du quart-de-monde était là. On se disputait les tables, et ces messieurs s’estimaient fort heureux d’en occuper une des mieux placées — juste au milieu et tout contre la balustrade. Ils étaient venus pour s’amuser et ils s’amusaient, mais les deux convives n’étaient pas montés au même diapason de gaieté.

Fresnay, tout à la joie, échangeait des signes avec les horizontales assises dans le voisinage, interpellait gaiement les messieurs qu’il connaissait, — et il en connaissait beaucoup, car il était un peu de toutes les bandes, — blaguait les chanteuses qui s’égosillaient sur la scène, et ces distractions diverses ne l’empêchaient pas de boire et de manger comme quatre ; de boire surtout, et du train dont il allait, il devait infailliblement finir par se griser.

Julien, moins exubérant de sa nature, prenait son plaisir en dedans et pensait à une foule de choses qui n’avaient aucun rapport avec le bruyant entourage qui s’agitait sous ses yeux. Il pensait que l’existence, même dorée, devient monotone quand elle n’a pas de but ; que les farceuses à la mode se ressemblent toutes et que le bonheur ne consiste pas à souper avec ces demoiselles et à tracasser la dame de pique.

Il pensait qu’il approchait de la trentaine et que la vie de famille a son charme.

Il pensait surtout à Camille Monistrol.

La jeune fille qu’il avait vue le matin, si belle et si sérieuse,