Page:Fortuné du Boisgobey - Le Pouce crochu, Ollendorff, 1885.djvu/70

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bâties sur le même modèle et habillées à peu près de la même façon. Qui en a vu une en a vu cent. C’est un troupeau de brebis… égarées. La nouvelle venue portait une toilette bizarre, qu’aucune couturière en renom n’aurait voulu signer et qu’elle avait dû inventer tout exprès pour se faire remarquer. Ses cheveux étaient roux, de ce roux vénitien qu’affectionnaient les maîtres du seizième siècle. Ses yeux brillaient comme deux diamants noirs et ses lèvres ne souriaient pas. Avec son grand chapeau à bords tailladés et sa robe à demi décolletée, elle avait l’air d’un Velasquez détaché de son cadre.

Son entrée avait fait sensation. Les cocodès ricanaient ; leurs aimables compagnes chuchotaient. Évidemment, personne, parmi les habitués de la terrasse, ne connaissait cette femme qui cependant ne devait pas être une débutante, car elle ne paraissait pas timide. Elle regardait dédaigneusement l’assistance et elle restait là, coudoyée à chaque instant par les garçons qui allaient et venaient du couloir à la terrasse.

Fresnay ne manqua pas cette occasion de prouver à son ami que les aventures excentriques ne l’effrayaient pas. Il se leva, aborda carrément la dame et lui dit sans préambule :

— Vous cherchez une place… il y en a une à notre table…

— Non… je cherche quelqu’un, répondit-elle froidement.

— Quelqu’un qui vous fait poser, puisqu’il n’est pas là. Dînez avec nous.

— Merci… j’ai dîné, mais je veux bien m’asseoir.

Sur quoi, Fresnay lui prit galamment la main et la conduisit à la chaise qu’il venait de quitter et qu’elle occupa sans se faire prier.