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— Rien, répondrez-vous peut-être, et nous ne demanderions qu’à vous croire : mais une difficulté nous arrête. Pour nous, quand une âme est une fois montée au paradis, c’est pour toujours… — Quelle erreur est la vôtre ! Sans doute c’est pour un temps prodigieusement long, si vous le comptez par années humaines, mais ce n’est jamais pour un temps illimité. Pas plus que les enfers, les cieux ne sont éternels. Ce sont seulement deux modes, ou, comme on dit, deux « voies » de renaissance passagère. Ces voies ne sent d’ailleurs qu’au nombre de cinq. Damné, larve, animal, homme ou dieu, sous chacune de ces formes, tout être ne peut faire autre chose qu’expurger les fautes qu’il a commises ou tarir les mérites qu’il s’est acquis. Une fois que le gros de son karma, bon ou mauvais, a été ainsi « mangé » par lui, force lui est de rentrer dans le cercle de la transmigration, et jamais la grande roue du samsâra ne cesse de l’entraîner dans sa rotation perpétuelle, à moins qu’il ne réussisse un jour, à force de vertus et de sacrifices, à s’échapper comme par la tangente pour se réfugier enfin dans la paix absolue du Nirvâna. Aussi bien est-ce sur la chance unique de cette échappatoire que le Bouddha est venu renseigner les hommes et les dieux.

— Soit, direz-vous encore : nous voyons bien que tout se tient dans votre système ; mais comment peut-on renaître ainsi dans un ciel ? — De la façon la plus simple : à peu près comme, selon vos contes de nourrice, les enfants se trouvent dans les choux. Si vous voulez des détails, lisez les textes qui décrivent, ou regardez les images qui représentent le paradis d’Amitâbha[1]. Dans ces mondes supérieurs il va de soi que les souillures et les souffrances qui accompagnent la génération humaine ou animale sont ignorées des élus : leur mode de reproduction ne peut être que surnaturel. Or vous conviendrez aisément que la fleur du lotus rose qui, obscurément sortie de la fange des bas-fonds, s’épanouit soudain sur le miroir nu des eaux est le meilleur symbole qu’on puisse rêver d’une naissance spontanée et immaculée[2]. De là à en devenir comme la matrice, il n’y a qu’un pas : et c’est pourquoi les dieux apparaissent assis, les jambes croisées à l’indienne, au cœur des nélumbos qui croissent dans les étangs des cieux. Le calice de ces fleurs merveilleuses en s’épanouissant les manifeste aux hôtes de ces lieux ; et l’on aime à penser que les « Fils-de-dieu[3] » qui les accueillent dans leur nouvelle demeure les dispensent de subir les brimades que les « fils-d’homme » se croient obligés en pareil cas d’infliger à tout nouveau venu.

Ainsi notre interlocuteur bouddhiste renverse successivement toutes nos idées reçues, et jamais nos questions ne le font rester court. De même qu’il sait comment on accède aux cieux, il n’ignore pas comment on en est derechef précipité sur la terre. Aucun fils-de-dieu n’échappe à cette fatalité. La somme de ses mérites va constamment s’amenuisant à mesure qu’il jouit de la félicité céleste qu’ils lui ont value, et le terme de celle-ci s’ap-

  1. V. Sukhâvatî-vyûha trad. Max Müller dans les Sacred Books of the East vol. 49 et pour des images Waddell Lamaism p. 87 ou ASI Memoir no 46 pl. VI, 4. Nous avons cité à ce propos le « paradis d’Amitâbha » parce qu’il en existe de nombreuses illustrations ; toutefois il ne faut pas oublier que ce paradis n’est pas comme celui des Tushita un deva-loka mais une « terre pure » qui ne fait pas partie des étages célestes de la cosmologie canonique : le « paradis de Maitreya » serait un meilleur exemple.
  2. Il n’y a pour les êtres que quatre façons de naître : ou bien de façon spontanée (skt aupapâduka ; pâli opapâtika) comme les dieux, ou d’un œuf (aṇḍa-ja, ovipare), ou d’une matrice (jarâyu-ja ou jalâbu-ja, vivipare) ou sous l’action de la chaleur humide (saṃsveda-ja) comme la vermine : cf. BPh p. 75. Le nom skt du nelumbo speciosum est padma.
  3. Le terme de deva-putra, littt « fils de dieu », souvent traduit en anglais par « angel », désigne tout le menu fretin des divins habitants des cieux, de même que celui de râja-putra, littt « fils de roi », embrasse tous les humains qui peuvent se réclamer d’une naissance noble (cf. les modernes Radjpoutes).