Page:Fouillée - Nietzsche et l’immoralisme, 2e éd., 1902.djvu/289

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conclusion


On nous rappelle que « l’individu est un agent, et le seul agent du progrès ». — Mais ne jouons pas sur les mots. L’agent du progrès, ce n’est pas l’individu isolé ; ce sont tous les individus, dont les relations réciproques constituent précisément la société. Les « libérés » du « bagne social », ou vivront seuls dans les bois, ou vivront en société avec leurs semblables, et ils auront alors à choisir entre la tyrannie des plus forts ou la protection de la loi, qu’ils couvrent aujourd’hui de leurs anathèmes.

On nous propose encore, en se souvenant de Nietzsche, ce précepte de conduite : « Penser comme un sceptique, agir comme un croyant. [1] » — Cette façon de se couper en deux semble difficile. Nous doutons que le sceptique qui ne croit à rien se dévoue et, au besoin, se sacrifie tout comme un croyant à une œuvre qu’il juge vaine et, au fond, ridicule.— L’actif, répond-on, agira quand même ; il agira, « même s’il sent, s’il sait qu’il vit dans un illusionnisme éternel, dans l’illusionnisme prêché par Nietzsche » [2] — Mais comment pourra-t-il savoir si tout n’est qu’illusion ? et, quand il le saura vraiment, pourra-t-il encore agir contrairement à son savoir ? On se tire ici d’embarras par des métaphores nietzschéennes. « Ceux en qui triomphe la volonté de vie et de puissance projetteront éternellement sur le monde le mirage de l’énergie qui déborde en eux. Et d’avoir senti la Maya frémir sous leur étreinte restera pour ces énergétiques les sensations les plus enivrantes dont il leur aura été donné de tressaillir dans leur passage a travers le phénomène vie. » Nous doutons que ce romantisme, suffisant pour fonder une éthique aristocratique comme celle de Nietzsche, puisse fonder l’éthique démocratique qui serait pour tous « l’épanouissement intégral de leur moi [3] ».

Malgré toute cette admiration pour Nietzsche, l’ingé-

  1. M. Edmond Thiaudière.
  2. G. Palante, ibid.
  3. G. Palante, Revue phil., déc. 1901, p. 639.