Page:Francis de Miomandre - Écrit sur de l'eau, 1908.djvu/151

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discrétion et à crédit : tu manges, tu bois, tu dors à crédit, tu as un tailleur, un libraire, une blanchisseuse à crédit. L’existence que tu mènes chez ton père, dans un appartement qui coûte fichtre bien mille francs par an, te suppose un capital de cent mille francs, placés à trois pour cent, j’en ai fait le calcul détaillé. Tu m’entends, les chiffres sont là : tu vis sur un capital de cent mille francs. C’est-à-dire que c’est tout bonnement prodigieux… J’ose même ajouter que cette combinaison est extrêmement avantageuse pour toi car, ce capital étant fictif et illusoire, tu ne peux point l’aliéner, comme tu ne saurais manquer de le faire, si la Providence t’avait joué le mauvais tour de te laisser venir au monde avec cette fortune entre tes mains imprudentes.

— Ce point de vue est indiscutable, mais il n’en est pas moins vrai qu’il ne me reste exactement que trois sous pour attendre… Dieu sait jusqu’à quand. Tu avoueras que c’est difficile.

— Ah ! il est évident, concéda M. de Meillan, qu’on ne peut pas aller bien loin avec cette somme. J’en sais quelque chose, moi qui me suis vu souvent dans des passes aussi impraticables… Et combien avais-tu l’idée de me demander lorsque tu as pénétré dans ce bureau ?

— J’avais pensé qu’avec cinq louis…

M. de Meillan bondit avec un cri rauque qu’entendirent à toutes les extrémités de l’appartement M. Cabillaud, Eugénie, le vautour et la tortue :

— Cinq louis !… Tu voulais… Tu… Ah !… Cinq louis !… Mon fils est devenu fou !

Et, désespéré de ce désastre qui le frappait dans ses plus chères affections, il se livra avec une rage muette à des occupations absolument machinales : il glissa son copie de lettres sous la plaque de tôle, tourna la roue de la mé-