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CHRONIQUES DE J. FROISSART.

quelle manière ils pourroient avoir la ville de Mante, où ils tiroient. Si conseillèrent entr’eux que messire Boucicaut, lui centième de chevaux tant seulement, chevaucheroit devant et viendroit à Mante, et feroit l’effréé, et diroit à ceux de la ville que « ceux de Rolleboise le chassent, et que ils le laissent dedans entrer. Si il y entre, tantôt il se saisira de la ville, et messire Bertran et sa grosse route tantôt venront férant et battant, et entreront en la ville et en feront leur volonté. Si ils ne l’ont par celle voie, ils ne peuvent mie voir comment ils l’aient. » Toutefois pour le meilleur ce conseil fut tenu ; et le tinrent les seigneurs entr’eux en secret ; et se partit messire Boucicaut et la route qu’il devoit mener, et chevauchèrent à la couverte pardevers Mante, et messire Bertran d’autre part ; et se mirent, il et les siens, en embûche assez près de Mante. Quand messire Boucicaut et sa route durent approcher la ville de Mante, ils se déroutèrent ainsi comme gens déconfits et mis en chasse, et s’en vint le dit maréchal, espoir lui dixième, et les autres le suivoient petit à petit. Si s’arrêta devant la barrière, car toujours y avoit gens qui la gardoient, et dit : « Haro ! bonnes gens de Mante, ouvrez vos portes et nous laissez entrer dedans et nous recueillez ; car véez ci ces meurtriers de Rolleboise et pillards qui nous enchassent et nous ont déconfits par grand’mésaventure. » — « Qui êtes-vous, sire, dirent ceux qui là étoient, et qui la barrière et la porte gardoient ? » — « Seigneurs, je suis Boucicaut, maréchal de France, que le duc de Normandie envoyoit devant Rolleboise : mais il m’en est mal pris ; car les barons de dedans m’ont jà déconfit et me convient fuir, veuille ou non ; et me prendront aux mains, et ce que j’ai de demeurant de gens, si vous ne nous ouvrez votre porte bientôt. » Ceux de Mante répondirent, qui cuidèrent qu’il dit vérité : « Sire, nous savons bien voirement que ce sont ceux de Rolleboise, et que ils sont nos ennemis et les vôtres aussi, et n’ont cure à qui ils aient la guerre, et d’autre part que le duc de Normandie votre sire nous hait, pour la cause du roi de Navarre notre sire : si sommes en grand’doute que nous ne soyons déçus par vous qui êtes maréchal de France. » — « Par ma foi, seigneurs ! dit-il, nennil ; je ne suis ci venu en autre intention que pour gréver, combien qu’il m’en ait mal pris, la garnison de Rolleboise. » À ces paroles ouvrirent ceux de Mante leurs barrières et leurs portes, et laissèrent dedans passer monseigneur Boucicaut et sa route ; et toujours venoient gens petit à petit. Entre les derniers des gens monseigneur Boucicaut et les gens monseigneur Bertran, n’eurent ceux de Mante nul loisir de refermer leurs portes ; car combien que messire Boucicaut et la plus grand’partie de ses gens se traissent tantôt à l’hôtel et se désarmassent, pour mieux assurer ceux de la ville, les derniers, qui étoient Bretons, se saisirent des barrières et de la porte. Et n’en furent mie maîtres ceux de la ville ; car tantôt messire Bertran et sa route vinrent le grand galop et écrièrent, « Saint Yve ! Guesclin ! à la mort ! à la mort tous Navarrois ! » Donc entrèrent ces Bretons par ces hôtels ; si pillèrent et robèrent tout ce qu’ils trouvèrent, et prirent des bourgeois desquels qu’ils voulurent pour leurs prisonniers, et en tuèrent aussi assez. Et tantôt incontinent qu’ils furent entrés à Mante, ainsi, comme vous oyez recorder, une route de Bretons se partirent et férirent chevaux des éperons et ne cessèrent, si vinrent à Meulan, une lieue par delà[1], et y entrèrent assez soutilement ; car ils dirent que c’étoient gens d’armes que messire Guillaume de Gauville, capitaine d’Évreux, envoyoit, et que autant ou plus en étoient demeurés à Mante.

Ceux de Meulan proprement cuidèrent qu’ils dissent vérité, pourtant qu’ils étoient venus le chemin de Mante, et ne pouvoient venir autre voie que par-là, ni avoir passé la rivière de Saine, fors au pont à Mante. Si les crurent légèrement, et ouvrirent leurs barrières et leurs portes tôt et appertement, et mirent en leur ville ces Bretons qui tantôt se saisirent des portes et commencèrent à crier « Saint-Yve ! Guesclin ! » et commencèrent à tuer et à découper ces gens, qui furent tous éperdus et prinrent à fuir et à eux sauver, chacun au mieux qu’il put[2]. Quand ils se virent ainsi déçus et trahis, ils n’eurent nul pouvoir d’eux recouvrer ni sauver. Ainsi fut Mante et Meulan pris, dont le duc de Normandie fut

  1. Meulan est à trois lieues de Mante, du côté de Paris.
  2. Le continuateur de Nangis et l’historien de du Guesclin ne parlent point du maréchal de Boucicaut à l’occasion de la prise de Mante et de Meulan, qu’ils racontent avec des circonstances très différentes de celles qu’on lit dans Froissart.