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CHRONIQUES DE J. FROISSART.

Gommignies que il le vînt voir en Angleterre et lui amenât son prisonnier. Le sire de Gommignies obéit, ce fut raison ; et rechargea Ardre à ses compagnons, et puis s’en partit, le comte de Saint-Pol en sa compagnie. Si vinrent à Calais, et là se tinrent tant que ils eurent vent pour passer outre ; et quand ils eurent ils entrèrent en un passager. Si arrivèrent, ce propre jour qu’ils montèrent, à Douvres. Depuis exploitèrent ils tant que ils vinrent à Windesore où le roi se tenoit, qui reçut le seigneur de Gommignies en grand’cherté. Tantôt le sire de Gommignies, quand il eut fait la révérence, ainsi que on doit faire à un roi, lui présenta et donna le comte de Saint-Pol, pourtant que il sentoit bien que le roi le désiroit à avoir pour deux raisons ; l’une étoit que le roi n’avoit point aimé son seigneur de père, le comte Guy, pourtant que sans congé il s’étoit parti d’Angleterre et que très grand’peine avoit mis à la guerre renouveller ; l’autre que il en pensoit bien à ravoir ce grand capitaine et bon chevalier monseigneur le captal de Buch qui gissoit en prison en la tour du temple à Paris ens ès dangers du roi de France. Si remercia liement le roi le seigneur de Gommignies de ce don et de ce présent, et lui fit tantôt délivrer vingt mille francs. Ainsi demeura le jeune comte de Saint-Pol en prison courtoise devers le roi d’Angleterre, reçu sur sa foi de aller et de venir parmi le châtel de Windesore et non issir de la porte sans le congé de ses gardes ; et le sire de Gommignies retourna à Arde entre ses compagnons. Si paya bien aise, de l’argent le roi d’Angleterre l’écuyer de Guerles qui pris avoit le seigneur de Ligny comte de Saint-Pol.


CHAPITRE CCCLXXXII.


Comment le châtel de Becherel se rendit François.


Tantôt après cette aventure, furent les trêves prises et accordées entre le roi de France et le roi d’Angleterre ; et ne s’étendoient, à ce premier, fors tant seulement entre Calais et la rivière de Somme. Et furent ainsi pensées et accordées par avis, pour les seigneurs de France chevaucher ségurément en la marche où les parlemens devoient être ; car toute celle saison ils n’en tinrent nulles ès lointaines marches et par espécial en Bretagne et en Normandie. Si vint le dit duc d’Anjou à Saint-Omer en grand arroy[1], et les deux légats traiteurs avec lui ; et n’y vint mie si simplement qu’il n’eut en sa compagnie plus de mille lances Bretons, desquels le connétable de France, le sire de Cliçon, le vicomte de Rohan, le sire de Laval, le sire de Beaumanoir et le sire de Rochefort étoient chefs. Si se tenoient ces gens d’armes pour les embûches, au plat pays environ Bailleul, Crotoi et l’Écluse en Flandres ; et prenoient leurs soldes et leurs gages, et si payoient tout ce qu’ils dépendoient sans rien grever le pays. Mais ils se tenoient là en celle instance qu’ils ne se asséguroient mie trop parfaitement ès Anglois.

En ce temps se mit le siége devant Saint-Sauveur-le-Vicomte en Normandie ; et le mit premièrement par mer[2] messire Jean de Vienne, amiral de la mer. En sa compagnie étoient le sire de Rais et Yvain de Galles, et la navie du roi Dam Henry de Castille. Si en étoit amiral Dam Radigho de Rous. Le duc d’Anjou, quand il dut venir à Saint-Omer, manda en Hainaut son beau cousin monseigneur Gui de Blois pour lui accompagner, lequel y vint moult étoffément, quatre chevaliers en sa compagnie : dont le duc d’Anjou l’en sçut bon gré, quand il le trouva si honorable et si appareillé ; car il ne l’avoit prié que à treize chevaux, et il y vint à trente. Aussi le duc de Lancastre vint à Calais et là se tint un temps, et eut grand’merveille pourquoi tant de gens d’armes bretons se tenoient en la marche de Saint-Omer. On lui dit que le duc d’Anjou, son cousin, ne se asséguroit point bien en lui et qu’il n’y avoit autre vice : de quoi le duc de Lancastre en crola la tête et dit que, si il le faisoit pour ce, il n’étoit mie bien conseillé ; car en paix doit être paix et en guerre guerre. Si commencèrent à aller de l’un à l’autre les deux traiteurs, et à mettre raisons et parçons avant, et entamer matière de paix ou de répit ; et toudis alloit la saison avant.

Or vint le terme qu’il convenoit ceux de Becherel rendre ou être confortés ; si que si très tôt que le jour dut approcher, le roi de France escripsit devers le connétable et le seigneur de

  1. On a vu plus haut que le duc d’Anjou n’était pas encore arrivé à Paris.
  2. Saint-Sauveur-le-Vicomte est à peu près à deux lieues dans les terres ; ainsi il est impossible que l’ennemi l’ait assiégé par mer.