Page:Froissart - Les Chroniques de Sire Jean Froissart, revues par Buchon, Tome I, 1835.djvu/81

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LIVRE I. — PARTIE I.

gleterre au comte de Hainaut et à la comtesse, et les remercia grandement et doucement de l’honneur et de la fête et de la bonne chère et belle recueillie qu’ils lui avoient faite, et le baisa au partir, et la comtesse, et leurs beaux enfans.

Ainsi se partit la dame et son fils, et toute leur route, accompagnés de messire Jean de Hainaut, qui à grand deuil et moult ennuis avoit eu congé de monseigneur son frère, quoiqu’il se fût des premiers accordé et consenti à ce voyage ; mais finalement lui donna de bonne volonté. Et lui dit ainsi messire Jean par trop beau langage : « Monseigneur, je suis jeune et encore à faire ; si crois que Dieu m’ait pourvu de cette emprise pour mon avancement ; et, si Dieu m’aist, le courage m’en sied trop bien que nous en viendrons à notre dessus ; car je cuide et crois de vérité que par péché, à tort et par envie, on a cette roine déchassée, et son fils, hors d’Angleterre. Si est aumône et gloire à Dieu et au monde de adresser et reconforter les déconfortés et déconseillés, espécialement si noble et si haute dame comme celle-ci est, qui fut fille de roi[1], et est descendue de royal lignée, et sommes de son sang et elle du nôtre. J’aurois plus cher à renoncer à tout ce que j’ai vaillant, et aller servir Dieu outre mer sans jamais retourner en ce pays, que la bonne dame fût partie de nous sans confort et aide. Si me laissez aller et donnez congé de bonne volonté ; si ferez bien, et vous en saurai gré, et s’en exploiteront mieux mes besognes, au plaisir de Dieu qui tout ce me veuille octroyer. »

Quand le bon comte de Hainaut eut ouï son frère, et aperçu le grand désir qu’il avoit de faire ce voyage, qui à très haute honneur lui pouvoit tourner et à ses hoirs à toujours mais, et connut bien qu’il disoit vérité, si en eut grand’joie et lui dit : « Beau frère, jà à Dieu ne plaise que votre bon propos je vous brise ni ôte ; et je vous donne congé au nom de Dieu. » Lors le baisa et lui estraingnit la main, en signe de très grand amour.

Ainsi se partit messire Jean de Hainaut, et s’en vint ce jour gésir à Mons en Hainaut, et aussi la roine d’Angleterre. Que vous élongerois-je la matière ? Ils firent tant par leurs journées qu’ils vinrent à Dourdrech en Hollande, où l’especial mandement étoit fait. Là en droit se pourvurent de nefs, de vaisseaux grands et petits, ainsi qu’ils les purent trouver, et mirent dedans leurs chevaux, leurs harnois et leurs pourvéances, puis se commandèrent en la garde Notre Seigneur, et se mirent en chemin par mer. Là étoient de chevaliers Hainuyers avec monseigneur Jean de Hainaut : messire Henry d’Antoing, messire Michel de Ligne, le sire de Gommegnies, messire Perceval de Semeries, messire Robert Baillœil, messire Sance de Boussoy, le sire de Vertaing, le sire de Potelles, le sire de Villiers, le sire de Hénin, le sire de Sars, le sire de Bousies, le sire d’Aubrecicourt, le sire d’Esturmel, messire Oulfart de Ghistelles et plusieurs autres chevaliers et écuyers, tous en grand désir de servir leur maître.


CHAPITRE XVIII.


Comment la roine d’Angleterre et messire Jean de Hainaut et leurs gens après grand’tempête arrivèrent en Angleterre.


Quand ils furent départis du hâvre de Dourdrech, moult étoit bel le navie selon leur quantité, et bien ordonné, et le temps bel et seri et assez moiste et attrempé ; et girent à l’ancre cette première marée devant les digues de Hollande sur le département de la terre. Lendemain, ils se désancrèrent, et sachèrent leurs singles à mont, et se mirent à chemin en côtoyant Zélande ; et avoient entente de prendre terre à un port qu’ils avoient avisé ; mais ils ne purent, car un grand tourment les prit en mer qui les mit si hors de leur chemin, qu’ils ne surent, dedans deux jours, là où ils étoient. De quoi Dieu leur fit grand’gràce et leur envoya belle aventure ; car s’ils se fussent embattus en icelui port qu’ils avoient choisi, ou aucques près, ils étoient perdus davantage et chus ès mains de leurs ennemis, qui bien savoient leur venue et les attendoient là en droit pour eux mettre à mort, et le jeune Édouard, et la roine ; mais Dieu ne le voulut mie consentir, et les fit, ainsi comme par droit miracle, détourner comme vous avez ouï.

Or avint que, au chef de deux jours, ce tourment cessa, et aperçurent les mariniers terre en Angleterre. Si se trairent cette part moult joyeux, et prirent terre sur le sablon et sur le droit rivage de la mer, Sans hâvre et sans droit port[2].

  1. Elle était fille de PUilippe-le-Bel.
  2. Robert d’Avesbury, garde des registres de la cour de Canterbury, qui a écrit l’histoire d’Édouard III, dont il paraît avoir été contemporain, fixe ainsi la date et le