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LIVRE II.

Nouvelles vinrent à la comtesse Dauphine, qui se tenoit en une bonne ville et fort chastel à une petite lieue de là que on appelle Ardes, comment le chastel de Mercuer étoit conquis des Anglois. Si en fut la dame toute ébahie, pourtant que son seigneur le Dauphin n’étoit point au pays ; et envoya tantôt en priant aux chevaliers et écuyers qui étoient au pays que ils lui voulsissent venir aider à reconquerre son chastel. Les chevaliers et les écuyers, quand ils sçurent ces nouvelles, vinrent tantôt devers la dame ; et fut mis le siége devant le chastel ; mais les Anglois n’en faisoient compte et le tinrent quinze jours. Là en dedans fit la dame traiter à eux ; si s’en partirent ; mais au rendre le chastel, Aymerigot ot cinq mille francs tous appareillés et puis si s’en ralla en sa garnison.

D’autre part ceux de Caluset, dont Perrot le Biernois étoit capitaine, faisoient moult de maux là environ en Auvergne et en Limousin ; et tenoient en ce temps les Anglois en celle frontière de Rouergue, d’Auvergne, de Quersin et de Limousin plus de soixante forts châteaux, et pouvoient bien aller et venir de fort en fort jusques à Bordeaux ; et la plus grand’garnison qui se tenoit et étoit ennemie au pays, c’étoit Mont-Ventadour, un des plus forts châteaux du monde ; et en étoit souverain capitaine un Breton qui s’appeloit Geuffroy Tête-Noire. Ce Geuffroy étoit très mauvais homme et crueulx, et n’avoit pitié de nullui, car aussi bien mettoit-il à mort un chevalier ou un écuyer, quand il le tenoit pris, comme il faisoit un vilain ; et ne faisoit compte de nullui, et se faisoit cremir si fort de ses gens que nuls ne l’osoient courroucer ; et tenoit bien en son chastel quatre cens compagnons à gages ; et trop bien les payoit de mois en mois, et tenoit tout le pays d’autour de lui en paix ; ni nul n’osoit chevaucher en sa terre, tant étoit-il resoigné. Et dedans Mont-Ventadour il avoit les plus belles pourvéances et les plus grosses que nul sire pût avoir, halles de draps de Bruxelles et de Normandie, halles de pelleterie et de mercerie et de toutes choses qui leur besognoient ; et les faisoit vendre par ses gens en rabattant sur leurs gages. Et avoit ses pourvéances de fer, d’acier, d’épiceries et de toutes autres choses nécessaires aussi plantureusement que si ce fût à Paris ; et faisoit guerre aussi bien à la fois aux Anglois comme aux François, afin qu’il fût plus resoigné ; et étoit le chastel de Mont-Ventadour pourvu toujours pour attendre siége sept ans tout pleins.

Nous retournerons aux besognes de Flandre et au siége de Bourbourch.


CHAPITRE CCXV.


Comment après plusieurs escarmouches, les Anglois rendirent Bourbourch et Gravelines au roi de France ; et d’autres accidens pour lors avenus.


Le samedi, si comme ci-dessus est dit, que le roi de France vint devant Bourbourch, on ne vit oncques si belles gens d’armes ni si grand’foison comme le roi avoit là ; et étoient les seigneurs et leurs gens tous appareillés et ordonnés pour assaillir ; et en étoient toutes gens en grand’volonté ; et disoient ceux qui Bourbourch avoient bien avisée que elle ne les tiendroit que un petit, mais il leur coûteroit grandement de leurs gens. Et se émerveilloient les plusieurs pourquoi on n’alloit tantôt assaillir. Or disoient les aucuns que le duc de Bretagne et le comte de Flandre qui étoient d’autre part la ville traitoient aux Anglois de eux rendre sans assaillir. Bretons, Bourguignons, Normands, Allemands et autres gens qui sentoient là dedans grand profit pour eux, si de force on les prenoit, étoient trop durement courroucés de ce que on ne se délivroit d’assaillir ; et escarmouchoient et traioient les aucuns aux bailles et aux barrières, et tout sans commandement ni ordonnance du connétable ni des maréchaux, combien aussi que on ne défendoit pas à assaillir. Les choses monteplièrent et s’enfelonnèrent tellement que les François trairent le feu en la ville par viretons, par canons et par sougines, et tant que maisons furent éprises et enflambées aval Bourbourch en plus de quarante lieux, et que on les véoit flamber, fumer et ardoir de toutes parts de l’ost.

Adonc commença la huée grande et l’assaut aussi ; et là étoient, au premier front devant, messire Guillaume de Namur et ses gens qui assailloient aigrement et vaillamment, comme gens de bien. Là y ot fait plusieurs grands appertises d’armes ; et entroient les assaillans de grand’volonté en la bourbe des fossés jusques aux genoux et outre, et s’en alloient combattre, traire et lancer jusques aux palis aux Anglois, lesquels aussi se défendoient si vaillamment que nuls gens mieux de eux. Et bien leur besognoit ; car on leur donnoit tant à faire que on ne savoit par