Page:Gaboriau - L’Affaire Lerouge.djvu/12

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Elle n’aimait pas à parler de son mari, mort, disait-elle, dans un naufrage. Jamais à ce sujet elle n’avait donné le moindre détail. Une fois seulement elle avait dit à la laitière devant trois personnes : « Jamais une femme n’a été plus malheureuse que moi dans son ménage. » Une autre fois, elle avait dit : « Tout nouveau, tout beau ; défunt mon homme ne m’a aimée qu’un an. »

La veuve Lerouge passait pour riche ou du moins pour très à l’aise. Elle n’était pas avare. Elle avait prêté à une femme de la Malmaison 60 francs pour son terme et n’avait pas voulu qu’elle les lui rendît. Une autre fois, elle avait avancé 200 francs à un pêcheur de Port-Marly. Elle aimait à bien vivre, dépensait beaucoup pour sa nourriture et faisait venir du vin par demi-pièce. Son plaisir était de traiter ses connaissances, et ses dîners étaient excellents. Si on la complimentait d’être riche, elle ne s’en défendait pas beaucoup. On lui avait souvent entendu dire : « Je ne possède pas de rentes, mais j’ai tout ce dont j’ai besoin. Si je voulais davantage, je l’aurais. »

D’ailleurs, jamais la moindre allusion à son passé, à son pays ou à sa famille, n’avait été surprise. Elle était très-bavarde, mais, quand elle avait bien causé, elle n’avait rien dit que du mal de son prochain. Elle devait pourtant avoir vu le monde et savait beaucoup de choses. Très-défiante, elle se barricadait