Page:Gaboriau - L’Affaire Lerouge.djvu/205

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Mais ce ne fut qu’un éclair. La conscience de l’honnête homme se révolta et fit entendre sa voix toute-puissante.

Est-il rien de plus monstrueux que l’association de ces deux idées : la haine et la justice ! Un juge peut-il, sans se mépriser plus que les êtres vils qu’il condamne, se souvenir qu’un coupable dont le sort est entre ses mains a été son ennemi ? Un juge d’instruction a-t-il le droit d’user de ses exorbitants pouvoirs contre un prévenu, tant qu’au fond de son cœur il reste une goutte de fiel ?

M. Daburon se répéta ce que tant de fois depuis un an il s’était dit en commençant une instruction :

Et moi aussi, j’ai failli me souiller d’un meurtre abominable.

Et voilà que, précisément, il allait avoir à faire arrêter, à interroger, à livrer à la cour d’assises celui qu’il avait eu la ferme volonté de tuer.

Tout le monde, certes, ignorait ce crime de pensée et d’intention, mais pouvait-il, lui, l’oublier ? N’était-ce pas ou jamais le cas de se récuser, de donner sa démission ! Ne devait-il pas se retirer, se laver les mains du sang répandu, laissant à un autre le soin de le venger au nom de la société.

— Non ! prononça-t-il, ce serait une lâcheté indigne de moi.

Un projet de générosité folle lui vint.

— Si je le sauvais ? murmura-t-il. Si, pour Claire,