Page:Gaboriau - L’Affaire Lerouge.djvu/231

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Entre amis, on se doit la vérité, surtout quand elle est désagréable. J’ai dit à Sairmeuse ma pensée. Un noble qui vend ses terres commet une indignité, il trahit son parti.

— Oh ! monsieur ! fit Albert, essayant de protester.

— J’ai dit traître, continua le comte avec véhémence, je maintiens ce mot. Retenez bien ceci, vicomte, la puissance a été, est et sera toujours à qui possède la fortune, à plus forte raison à qui détient le sol. Les hommes de 93 ont bien compris cela. En ruinant la noblesse, ils ont détruit son prestige bien plus sûrement qu’en abolissant les titres. Un prince à pied et sans laquais est un homme comme un autre. Le ministre de Juillet qui a dit aux bourgeois : « Enrichissez-vous, » n’était point un sot. Il leur donnait la formule magique du pouvoir. Les bourgeois ne l’ont pas compris, ils ont voulu aller trop vite, ils se sont lancés dans la spéculation. Ils sont riches aujourd’hui, mais de quoi ? de valeurs de Bourse, de titres de portefeuille, de papiers, de chiffons enfin.

C’est de la fumée qu’ils cadenassent dans leurs coffres. Ils préfèrent le mobilier qui rapporte huit aux prés, aux vignes, aux bois, qui ne rendent pas trois du cent. Le paysan n’est pas si fou. Dès qu’il a de la terre grand comme un mouchoir de poche, il en veut grand comme une nappe, puis grand comme un drap. Le paysan est lent comme le bœuf de sa