Page:Gaboriau - L’Affaire Lerouge.djvu/273

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et dans tous les cas peu flatteur de plaire à tout le monde. Il est sage de se défier de ces personnages surprenants qu’exaltent les louanges unanimes. En y regardant de près, on découvre souvent que l’homme à succès et à réputation n’est qu’un sot, sans autre mérite que son insignifiance parfaite. La sottise convenable qui n’offusque personne, la médiocrité de bon ton qui n’effarouche aucune vanité, ont surtout le don de plaire et de réussir.

Il est de ces individus qu’on ne peut rencontrer sans se dire : « Je connais ce visage-là, je l’ai déjà vu quelque part ; » c’est qu’ils ont la vulgaire physionomie de la masse. Bien des gens sont ainsi au moral. Parlent-ils, on reconnaît leur esprit, on les a déjà entendus, on sait leurs idées par cœur. Ceux-là sont bien accueillis partout, parce qu’ils n’ont rien de singulier, et que la singularité, surtout dans les classes élevées, irrite et offense. On hait tout ce qui est différent.

Albert était singulier, par suite très-discuté et très-diversement jugé. On lui reprochait les choses les plus opposées, et des défauts si contradictoires qu’ils semblaient s’exclure. On lui trouvait, par exemple, des idées bien avancées pour un homme de son rang, et en même temps on se plaignait de sa morgue. On l’accusait de traiter avec une légèreté insultante les questions les plus sérieuses, pendant qu’on blâmait son affectation de gravité. On s’entendait