Page:Gaboriau - L’Affaire Lerouge.djvu/317

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excès pourrait me porter ma colère, je m’enfuis sans prononcer une parole. Depuis, je ne l’ai pas revue. Elle m’a écrit, je n’ai pas ouvert ses lettres. Elle a essayé de pénétrer jusqu’à moi, de se trouver sur mon passage, en vain : mes domestiques avaient une consigne que pas un n’eût osé enfreindre.

C’était à douter si c’était bien le comte de Commarin, cet homme d’une hauteur glacée, d’une réserve si pleine de dédain, qui parlait ainsi, qui livrait sa vie entière sans restrictions, sans réserve, et à qui ? À un inconnu.

C’est qu’il était dans une de ces heures désespérées, proches de l’égarement, où toute réflexion manque, où il faut quand même une issue à l’émotion trop forte.

Que lui importait ce secret si courageusement porté pendant tant d’années ? Il s’en débarrassait comme le misérable qui, accablé par un fardeau trop lourd, le jette à terre sans se soucier où il tombe ni s’il tentera la cupidité des passants.

— Rien, continua-t-il, non, rien n’approche de ce que j’endurai alors. Je tenais à cette femme par le fond de mes entrailles. Elle était comme une émanation de moi-même. En me séparant d’elle, il me semblait que j’arrachais quelque chose de ma propre chair. Je ne saurais dire quelles passions furieuses son souvenir attisait en moi. Je la méprisais et je la désirais avec une égale violence. Je la haïssais