Page:Gaboriau - L’Affaire Lerouge.djvu/50

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et je suis assez surpris, permettez-moi de vous l’avouer, que vous n’ayez pas déjà entendu parler de moi.

— Je vous connaissais de réputation sans m’en douter, répondit M. Daburon, et c’est en entendant célébrer votre talent que j’ai eu l’excellente idée de vous faire appeler. Je me demande seulement ce qui a pu vous pousser dans cette voie.

— Le chagrin, monsieur le juge, l’isolement, l’ennui. Ah ! je n’ai pas toujours été heureux, allez !…

— On m’a dit que vous étiez riche.

Le bonhomme poussa un gros soupir qui révélait à lui seul les plus cruelles déceptions.

— Je suis à mon aise en effet, répondit-il, mais il n’en a pas toujours été ainsi. Jusqu’à quarante-cinq ans j’ai vécu de sacrifices et de privations absurdes et inutiles. J’ai eu un père qui a flétri ma jeunesse, gâté ma vie et fait de moi le plus à plaindre des hommes.

Il est de ces professions dont le caractère est tel qu’on ne parvient jamais à le dépouiller entièrement. M. Daburon était toujours et partout un peu juge d’instruction.

— Comment, M. Tabaret, interrogea-t-il, votre père est l’auteur de toutes vos infortunes ?

— Hélas ! oui, monsieur. Je lui ai pardonné à la longue, autrefois je l’ai bien maudit. J’ai jadis accablé sa mémoire de toutes les injures que peut inspi-